Eté 1960...J'avais à peine 15 ans

Eté 1960...J'avais à peine 15 ans


Saint Pierre ne doit pas se montrer satisfait du jeune disciple que je suis. Pourtant...J'avais mis tous les atouts de mon côté et rarement une ouverture de pêche n'avait été aussi bien préparée.
Mon attirail, empoussiéré et négligemment rangé à l'entrée de l'hiver dans le local où végètent nos seuls lapins reproducteurs, des géants des Flandres, retrouve une seconde jeunesse.
Il m'aurait simplement suffi de faire hiberner cannes et moulinets dans mon fourreau rangé très certainement où il ne faut pas pour éviter ce nettoyage fastidieux mais indispensable. Comme souvent, j'avais été négligent.
Mon après-midi d'hier a été consacré à ôter les minuscules brindilles de foin qui ont littéralement envahi les rouages, le dessous des tambours et l'intérieur des bobines de mes 2 Mitchell. Celles-ci voletaient dans un nuage de particules et de débris divers quand mon père changeait la litière de Coco lapin, Pan-Pan et Kroulik puis retombaient en se confondant aux fils d'araignées qui avaient déjà élu domicile. Des crottes de lérots, des souris crevées car empoisonnées par un blé prévu à cet effet, des taons et d'autres insectes volants, complètement desséchés, victimes des fringales l'hiver, garnissaient l'environnement de mes autres articles .
Il m'a fallu dérouiller la bourriche métallique à hauteur du ressort de la trappe d'ouverture, classer les pochettes d'hameçons et fils de nylon. Les boîtes à esches aux couvercles percés de trous réguliers, enfermaient encore des vers de terre englués et transformés en purée nauséabonde par manque d'oxygène. Les bas de ligne, hameçons, flotteurs, dégorgeoir, plombs d'équilibre et de sonde stockés dans une ancienne boite à biscuits laissée baillante... tous mes accessoires se morfondaient dans un fouillis indescriptible.
Navrée par ma désinvolture, ma mère avait ajouté, en voyant ce fatras : « Admirez l'expression du désordre et la nonchalance de mon fils, c'est une honte... »
Il me manquait l'indispensable pour un pêcheur de qualité : l'épuisette. Je l'ai cherchée en vain pendant plus d'une demi-heure, importunant mon entourage avec mes questions à ce sujet et mes propos plutôt désagréables. Une fois de plus, qui est venu à mon secours ?
« Tu devrais demander à ta petite s½ur : elle a du l'utiliser le mois dernier. Madame Delacroix, sa maîtresse d'école, avait demandé à ses élèves d'attraper les premiers papillons du printemps pour les étudier en Sciences Naturelles. »
Mais Monique est aussi désordonnée que moi. Après des accrochages verbaux inévitables entre frère et s½ur, elle s'est souvenue l'avoir posée sur le gros piton rouillé de l'ancienne écurie. Celui-ci supporte un ancien harnais en cuir, craquelé par les empreintes du temps. La têtière, les brides et sangles sont constituées d'un épais cordage en chanvre tressé puis aplati et, surtout, maltraité par quelques rongeurs affamés.
On le considère comme une relique authentique : il était l'apanage de Bijou, le dernier cheval des galeries de fond de la mine du vieux 2 à avoir tiré les berlines de charbon. Il est mort, bien avant le terme normalement ordonné selon les dires du père d'un copain, vétérinaire de son état. Les aléas des changements de conditions climatiques extérieures lui ont été fatals. Non seulement il n'avait jamais affronté les rigueurs d'un hiver très froid mais la lumière du jour et du soleil lui était insupportable. Seules l'obscurité et les poussières noirâtres incarnaient son cadre de vie quotidienne.
En recollant deux ou trois viroles qui s'étaient détachées des extrémités d'un scion et du manche en bambou de la canne à carnassiers, j'en termine avec mes préparatifs.
Satisfait de ma performance de remise en état, j'expose tout mon barda à l'entrée de la véranda. Je me languis de rejoindre les rives de la Clarence mais plus encore les bords de l'étang de Quennehem.
Seul un talus les sépare, haut d'une dizaine de mètres, passage obligé des vélos brinquebalants et voitures à la précarité affichée, pour gagner des emplacements réservés aux soit disant spécialistes. Ces hâbleurs n'apprécient guère la présence de jeunes dans ce qu'ils considèrent comme leur territoire. Nous leur rendons bien leur antipathie et ne manquons aucune occasion de les charrier. On se fait entendre quand un brochet casse leur ligne ou, mieux encore, quand on leur exhibe une de nos belles prises, capturée à leur proximité immédiate et dont nous ne sommes pas peu fiers.
Des propos souvent injurieux servent d'apothéose à une partie de pêche où perdants et gagnants se côtoient par la force des choses.
Cette ouverture de la pêche de mai 1960 ne restera pas dans mes annales. Mon amorce n'a pas donné les effets escomptés sur la friture. La seule perche, de taille respectable néanmoins, qui a daigné avaler mon petit goujon, s'est décrochée de mon hameçon au moment où je m'emparais de l'épuisette. La guigne me poursuivait mais surtout, et encore une fois, à cause de ce satané dicton «  vent du Nord, rien ne mord, » grand allié des poissons.
Quelque peu découragé par les résultats et attristé par ce matin brumeux, je me suis essayé à taquiner la truite le long de la Clarence. La rivière était à l'image de mon moral et de ma déception. Elle m'apparaissait plus grise qu'à l'accoutumée, ses méandres trainaient dans une mélancolie incommodante, ses oiseaux aux reflets bleutés ne paradaient plus entre les roseaux. Les rares poules d'eau se réfugiaient, à l'abri des regards, dans les reculs d'où les joncs émergeaient. Les plus hardies d'entre elles se hasardaient parmi les graminées jonchant les rives sablonneuses en touffes denses.
Comble de mon infortune, les truites s'étaient inscrites aux abonnés absents. Pas une seule touche mais trois bas de ligne remplacés pour avoir voulu résister désespérément à des troncs d'arbre immergés sur lesquels ils s'étaient accrochés.
Il n'est pas 17 heures quand je rentre, penaud et déconfit, à la maison.
Maman comprend aussitôt.
« Ce n'est pas bien important s'il n'y a pas de poisson à manger ce soir... »
En temps ordinaire, je juge ses paroles comme un lot de consolation mais je ne sais pas pourquoi, aujourd'hui, je les considère comme une mise en boite déguisée. Son petit sourire me conforte dans mon opinion.
Je me fais rappeler à l'ordre quand je jette ma panoplie dans le cagibi de la véranda.
« Ce n'est pas l'endroit idéal. Papa aura besoin de la place pour y entreposer les graines que nous attendons pour nourrir les volailles. Remets tes affaires où tu les as trouvées et tâche de mieux les ranger...tu gagneras du temps pour préparer ta prochaine journée de pêche. »
Sans un mot et avec un manque d'énergie évident, je lui obéis. Son ton ferme mais doux a toujours raison de mes velléités caractérielles.
Cette fois encore elle me fait changer d'humeur et oublier mes déboires en m'annonçant une bonne nouvelle :
« Sucette a terminé de couver depuis hier. Je t'attendais pour aller voir sous ses plumes mais il me semble qu'il y a au moins 8 petits poussins dont 2 sont d'une couleur vergeoise. »
Sucette est la plus ancienne de nos poules. Son nom lui vient d'une mauvaise compréhension du nom de sa race. C'est une Sussex, au plumage blanc herminé noir, baptisée Sucette par ma petite s½ur.
Je suis ravi et me hâte de préparer la petite écuelle destinée à chaque nouvelle couvée. Préparations habituelles à leur menu : jaunes d'½ufs cuits durs écrasés à la fourchette mélangés à un peu de pain rassis émietté et ramolli.
Mon père avait descendu du grenier la grande cage. Celle-ci n'a qu'une seule vocation : isoler la mère poule et ses petits des autres occupants du poulailler trop avides de ce genre de repas et sans aucune compassion pour les petites pelotes jaunes.
Sucette aperçoit la collation préparée pour sa progéniture, commence à soulever ses ailes, se lève tout délicatement et libère ses poussins.
Elle montre l'exemple à suivre pour se nourrir. D'abord hésitante, puis curieuse, la couvée ne tarde pas à comprendre et la pâtée disparaît rapidement. Rapidement enhardis, les petits font ensuite plus ample connaissance avec la nature, les abords et les autres volailles, hôtes intrigués comme eux.
Le pas moins hésitant, ils rejoignent spontanément la douceur des plumes de leur mère sous lesquelles ils se glissent quand ils y sont invités.
Ma rancune de la calamiteuse partie de pêche a disparu. Fait exceptionnel, je pense même à mettre au frais les asticots et vers de terre et les conserver en pleine forme pour la prochaine journée au bord de l'eau. Mon père qui passe par là s'en aperçoit et n'en revient pas. Il me nargue, ferme le poing en levant le pouce et siffle d'un air admiratif. Un instant vexé, je lui rétorque en lui faisant comprendre qu'il est toujours aussi béta ce qui finit par nous amuser tous les trois.
Après cet intermède de rigolade, il me faut l'aider à transporter et ranger les trois casiers en rotin qu'un copain à lui vient de débarquer dans la cour. Ils sont destinés au transport exclusif des lapins. En l'occurrence il nous amène trois femelles pleines respectivement de chacun de nos mâles. Papa souhaite procéder à des croisements cette année sauf en ce qui concerne Pan-Pan, le maître incontesté de sa race dans notre coron qui a honoré une femelle de la même espèce...Je suis déjà curieux de faire la connaissance les futurs lapereaux issus du mariage de Coco avec une « Argentée de Champagne », race moyenne mais idéale pour les terrines et une Californienne blanche pour Kroulik dont on ignore les qualités.
Je n'apprécie pas tellement ce copain dont les critiques à mon égard ne sont pas des plus flatteuses. Il ne supporte pas que je puisse aimer la pêche à la ligne. Combien de fois il m'a été rapporté qu'il juge mon divertissement comme un handicap relationnel, une sorte de faille ou de blessure secrète qui me pousse à fuir la compagnie de mes camarades. Selon lui, j'éprouve du mal à me socialiser avec les autres de mon âge et je me réfugie dans un isolement néfaste propre aux pêcheurs.
En plusieurs occasions, j'ai voulu lui manifester ma réaction à ses propos mais mon père sait calmer mes ardeurs offensives. Sage dans ses réflexions, il aime philosopher et l'une de ses répliques à ma énième tentative de lui rentrer dans le lard à ce vieux radoteur m'a beaucoup marqué. Il m'avait dit d'une voix calme : « L'imbécillité est une chose universellement partagée. Chez les personnes instruites, c'est un peu plus dur à dépister. Chez lui, c'est congénital, il est pardonnable. »
Papa ne travaille pas aujourd'hui. La lessiveuse ne chauffe pas sur notre poêle à charbon. Donc pas de bain ce soir. Cela ne me gêne pas : non seulement je n'en ressens pas le besoin mais demain sera certainement plus propice et plus désigné pour me décrasser. Deuxième matinée de pêche, en compagnie de Jojo, mon inséparable pote, et l'après midi, toujours tous les deux, nous participons à un tournoi de foot à six assez côté dans la région. Ayant bien progressés, nous ne pouvons que faire mieux cette fois. L'année dernière, nous nous sommes fait éliminer au premier tour. La confiance est de rigueur quant à l'issue. Nous visons les quarts de finale au minimum.
Mes parents m'ont accordé ce week end de relâche intellectuelle mais il me faut quand même consacrer ma soirée à réviser. L'épreuve du BEPC m'attend ce prochain jeudi. Cette date ne me stresse pas, non pas que je sois sûr de moi mais il n'est pas dans mon tempérament d'angoisser. D'après mon prof de Français, c'est un avantage de démarrer dans de telles conditions. Cela équivaut au moins à deux points. On verra...
Les nuages sombres, massifs, inquiétants, chargés de pluie se déchirent petit à petit. Deux des plus imposants s'ouvrent brutalement et laissent poindre des rayons d'or qui s'y échappent. Un fringant et mirifique arc-en-ciel me lance une ½illade complice et me transpose dans un rêve inaccessible. Mon esprit s'évade sous cette échelle multicolore...Je prends mon envol et commence à la gravir pour atteindre son point culminant d'où j'aperçois notre soleil puis une petite lune pâlichonne à son opposé et une planète fière et verte qui me sourit.
Shakespeare soulignait que tous les nuages n'enfantent pas d'une tempête...C'est une évidence et, une fois de plus, je vais construire des châteaux parmi eux. Ils y sont à leur place ...reste à leur donner, à présent, de solides fondations. J'y parviendrai un jour quand je ne serai plus ailleurs, dans des rêves où la réalité me subjuguera, où je toucherai à l'impossible.
Je m'apprête à descendre doucement de l'autre côté mais je retombe plus rapidement que prévu sur terre.
« Ne t'impatiente pas, j'arrive » me vocifère Jojo de sa voix de basse enrouée.
Je l'attends depuis une demi-heure, assis sur la plus haute marche des escaliers extérieurs de sa maison mais, plongé dans mes pensées, je n'ai pas vu le temps passer.
Mon pote, quelque peu précieux de sa personne est légèrement hypocondriaque. Il a du fouiller partout et même où il ne faut pas pour récupérer un coupe vent imperméable, une casquette publicitaire de la caravane du dernier tour de France, une boîte de cachets multivitaminés et son vélo presque plus obsolète que le mien.
« T'arrêtera donc jamais de m'em..... » lui lance son frère aîné en s'avançant vers nous alors qu'on voit une silhouette se sauver à travers les allées de leur jardin.
Naturellement, comme je l'avais supposé, il a dérangé le couple frangin et la belle Arlette. Nous en prenons plein notre grade et sommes invités à quitter les lieux au plus vite.
Nous commençons à rouler côte à côte quand il me précise :
« Tu parles d'un cinéma qu'il nous fait...Ils étaient debout et s'embrassaient timidement. Rien d'autre. Le corsage était légèrement dégrafé, je te l'accorde mais je n'ai même pas eu le temps de découvrir ses petits seins à sa nénette parce qu'effectivement ils ne me semblaient pas très développés... Elle s'est retournée aussitôt et a pris ses jambes à son cou. »
Je souris. Jojo vit souvent des situations cocasses et se trouve toujours mêlé à des histoires rocambolesques.
Pas pressés de connaître nos résultats affichés depuis ce matin, nous prenons la direction de l'école Chateaubriand. Les lauréats du BEPC sont connus mais également ceux du certificat d'études. Jojo n'est pas intéressé par le second diplôme. Il est mon aîné d'un an et l'a obtenu l'année dernière. Quant à moi, le directeur de mon école primaire m'avait inscrit, avec l'accord bienveillant de mes parents, en sixième avec une année d'avance. Je me suis donc retrouvé, à 14 ans, dans la situation de passer le CEP une semaine après le BEPC.
Je ne me suis pas trop affolé pour le premier ne révisant que les dates importantes de l'Histoire de France, un programme tout à fait différent de celui dispensé en classe de troisième.
Une dizaine d'écoles primaires et six collèges ou cours complémentaires avaient inscrit leurs élèves. Nous étions 362 écoliers et 175 potaches à plancher sur des sujets dont j'ai conservé les énoncés pour en faire prendre connaissance à ma mère. Il n'y a pas eu beaucoup de recalés cette année... 6% seulement pour chacun des diplômes.
Nos deux patronymes se suivaient dans la liste alphabétique des reçus. Nous nous sommes regardés, satisfaits mais pas de joie délirante. En fait, je m'attendais plus ou moins, à obtenir une mention compte-tenu de mes résultats annuels,. Tant pis ! Une pointe de déception m'accable quelque peu.
Jojo le perçoit mais comme paroles réconfortantes, il aurait pu trouver mieux :
« Le dirlo va te demander des comptes et ton paternel ne pourra pas s'enorgueillir d'avoir un rejeton plus malin que les autres comme lorsque tu as passé le concours de la Bourse des Mines. »
Inutile d'épiloguer...les jeux sont faits, rien ne va plus.
Seuls deux recalés, attendus au vu de leurs performances calamiteuses durant l'année, atténuent la déception du principal, comme anéanti par l'absence totale de lauréats avec mention. Il en espérait trois ou quatre.
Nous allons tous nous retrouver en début de semaine prochaine et le principal débat consistera à vanter les mérites de tel ou tel lycée qui nous servira de cadre à la prochaine rentrée. Mon choix est déjà arrêté : j'opte pour l'enseignement moderne. L'orientation technique ne représente pas ma tasse de thé. J'y retrouverai Jojo et d'autres de mes proches copains.
Sur le chemin du retour, à la sortie du collège des filles, nous croisons notre fine équipe de midinettes, bien connue dans les environs. Elles sont quatre, visiblement heureuses et épanouies, satisfaites également de leur résultat. L'esprit constamment en éveil, promptes à nous remballer le cas échéant, un tantinet provocatrices, elles ne font pas partie de nos cibles privilégiées pour les tentatives de flirt. Leur prénom évocateur respectif leur a suscité le besoin de s'acoquiner et elles sont devenues inséparables.
Parfois agressives et souvent crâneuses, elles nous font savoir ouvertement l'étendue de leur culture en des termes choisis judicieusement aujourd'hui. Les quatre ont obtenu une mention dont un très bien. Violette, puisqu'il s'agit d'elle nous lance un « On connaît par les fleurs l'excellence du fruit ». Et pan ! dans les gencives.
Le jardin de fleurs, comme nous les appelons, commence à nous courir sur le système. Les trois autres fleurissent en tant que Capucine, Anémone et Daisy (Pâquerette en anglais) dont les parents, voisins de Jojo, répondent à Marguerite et Narcisse. Nous avons rarement convaincu un auditoire à l'évocation de cette curieuse coïncidence « florale ». Les assimilant davantage à la fleur d'ortie ou de chardon, nous les abandonnons à leurs élucubrations. Jojo ne peut s'empêcher de leur glisser un petit «  Dommage que la beauté ne soit pas une fleur qui pousse dans tous les jardins. Jeannot et moi aurions tellement aimé vous cueillir. »
Nous préférons ne pas attendre la riposte verbale et enfourchons notre bicyclette pour démarrer au plus vite.
Chemin faisant, une petite halte s'impose chez Gérard. Il nous faut convaincre son père de lui donner l'autorisation de disputer notre prochain match de foot. Nous évoluerons sur le terrain abandonné mais suffisamment plat et dégagé qui précède la montée du plus vieux terril de notre commune. Il se montre souvent réticent car son rejeton, pas précisément doué, a la fâcheuse habitude de finir ses parties avec les vêtements déchirés ou les genoux écorchés. Nous avons besoin de lui pour faire le onzième. Trois des titulaires sont absents ce dimanche.
Sa maman intervient, rappelle à son mari la réussite à l'examen de son fils et nous cligne discrètement de l'½il. Evidemment, avec un tel argument, il ne peut refuser d'autant plus qu'il est tout à sa joie d'apprendre l'ouverture officielle du palais des Sports à Paris.
Grand sportif passionné par toutes les disciplines mais aussi à l'écoute assidue des petits potins mondains et des spectacles de variétés, nous le surnommons « Radio Marles ». Hormis « Salut les copains » nous n'avons pas l'oreille collée à la TSF et nous puisons les principales informations auprès de lui. Il en tire une certaine fierté non dénuée, parfois, d'une fanfaronnade quelque peu déplacée et souvent prolixe. Mais nous faisons fi de son léger travers.
Il m'a appris que Jean Vuarnet avait remporté la première médaille d'or française en descente olympique, les Beatles venaient de faire un tabac à l'Olympia et Federico Fellini avait obtenu le césar du meilleur film avec Dolce Vita au festival de Cannes placé sous la présidence de Georges Simenon. Il connaissait tous les évènements importants de ce premier semestre 1960 et je lui en savais gré. Nous étions seulement en avance sur lui pour fredonner « Souvenirs, souvenirs » que Johnny venait d'enregistrer : le succès était déjà au rendez-vous de notre idole.
Ce qu'il ignorait par contre c'est la réception qui m'attendait à la maison quand je suis rentré vers 19 heures.
L'estafette bleue de la gendarmerie stationne de l'autre côté de la route. Un instant je crois que Charles, un pauvre diable dés½uvré de notre quartier, en est la cause.
Il a du en prendre une sévère encore cette fois ! Il n'a pas le vin gai et se montre plutôt agressif avec ceux de ses collègues vide-bouteilles comme lui qui l'approchent, des propos incompréhensifs parfois vulgaires plein la bouche.
Une bagarre a du conclure cet énième face à face et, comme toujours, ne tenant plus sur ses jambes, Charles a fait connaissance avec les pavés du trottoir et ne s'est plus relevé.
Mais cela ne me parait pas plausible...quelque chose me dit que les gendarmes n'ont pas été appelés pour une querelle de pochards.
Et mon intuition se transforme en réalité quand j'aperçois, à travers le rideau blanc de notre salle à manger, deux képis.
Je suis étonné mais pas inquiet. Pourquoi le serai-je ? Je n'envisage rien qui puisse troubler mon quotidien et celui de mes parents.
D'un pas alerte, poussé par la curiosité, je m'apprête à frapper à la porte quand maman me devance et me demande d'entrer d'un ton qui ne lui est pas coutumier. Son regard réprobateur et la poigne avec laquelle elle me tire le bras ne m'annonce rien de réjouissant pour mon matricule.
En effet, l'adjudant-chef, son adjoint et mon père sont en pleine conversation très sérieuse, au centre de laquelle je joue le personnage principal.
A ce moment précis, je n'imagine pas du tout l'objet de l'intérêt qu'ils me portent et, logiquement, je me hasarde à poser la question qu'il ne fallait pas :
« Quelqu'un peut m'expliquer le pourquoi de votre présence ? »
L'adjudant-chef me regarde méchamment mais me répond :
« Tu ne t'en doutes pas ? On ne se déplace pas, en principe, pour accorder des félicitations et, il doit y avoir une raison bien précise si nous sommes là, tu ne crois pas ?
Je n'ose pas lui dire « oui », je tombe toujours des nues. Il poursuit :
« Figure toi que le patron du magasin central de « Jouets et souvenirs » de la ville voisine est venu déposer une plainte contre toi et tes petits copains pour vol à l'étalage. Qu'as-tu à me dire à ce sujet ? » »
Maintenant, je comprends.
Je cherche à me disculper, pour la forme, car les faits reprochés sont bel et bien réels mais je suis invité à filer dans ma chambre in petto.
Tête basse, je m'exécute.
Volontairement, je laisse la porte ouverte. Je ne suis pas suffisamment abattu pour perdre les pédales ni alarmé pour m'affoler.
Evidemment, ce cas de figure inspire ma petite s½ur qui ne se prive pas d'ironiser sur ma situation, se gausse de mon apparence qui lui semble coupable et jubile à l'idée qu'elle tient sa vengeance.
Une escarmouche nous avait opposé hier soir, une de plus, et je m'en étais tiré de cette confrontation en l'accablant de maux qu'elle n'avait pas commis totalement... Je devais bien jouer la comédie, c'est elle que mes parents n'ont pas crue.
Je crains le pire maintenant. Comme moi, Monique a la rancune tenace. Je ne vais pas disposé d'une alliée à mes côtés pour me défendre...
Elle démarre aussitôt en fermant bruyamment la porte et en piaillant des paroles de chansons nées de son imagination dans le seul but de m'empêcher d'écouter et, surtout, de me faire sortir de mes gongs.
A contre c½ur mais vitupérant à voix basse, je ne réponds pas à ses attaques.
En bas, la longueur de l'entretien m'intrigue. De temps à autre, je jette un coup d'½il discret par la fenêtre : il me hâte de voir les représentants de la loi quitter la maison. Néanmoins, un obstacle de taille restera à franchir : la réaction de papa.
Une heure plus tard, c'est lui qui m'appelle avec sa voix des mauvais jours, un ton qui n'augure rien de bon pour ma pomme.
« Dépêche-toi de descendre. L'adjudant chef voudrait te dire deux mots avant de repartir ».
Et quels mots !!! Une sentence à laquelle je n'ai pas songée un seul instant...et qui fait froid dans le dos :
« De par ta condition d'enfant mineur, ton père est responsable de toi et de tes agissements. Il va donc en subir les conséquences mais, auparavant, il va t'accompagner au tribunal de grande instance où tu seras présenté devant le juge des enfants. Tu recevras une convocation pour t'y rendre dès la fin des vacances judiciaires. D'ici là, tiens toi à carreau et essaye de ne plus te comporter comme un voyou. De ce que je sais, tu as bien abordé ton adolescence en études et en sport....ne détruis pas ce qui ne s'acquière pas facilement. Réfléchis à ton avenir et songe à tes parents auxquels tu n'as pas du beaucoup pensé avec tes pratiques honteuses. Je ne connais pas le châtiment qu'ils te réservent mais j'espère que la punition te servira à la réflexion de tes actes à venir. »
A l'instant présent j'aimerais assumer ma défense mais je crains que ma plaidoirie, sans base réelle, ne soit vouée à l'échec... Jamais il ne m'est apparu aussi difficile de bien parler qu'en ce moment où j'ai honte de me taire.
La honte...et encore la honte qui doit se lire sur mon visage. La honte et la peur du lendemain, la honte également de se voir succomber à la peur.
Je ne sais pas si j'ai émis une seule parole, s'il a perçu une forme de repentir de ma part, si je l'ai salué quand il nous a quittés...mais je n'oublierai jamais ni son sermon ni son regard glacial et réprobateur.
Il va me falloir affronter mon père maintenant.
Sans même daigner me jeter un regard, il s'assoit à sa place, à l'extrémité de la table de cuisine et s'apprête à boire son potage au bol. En dernière minute, il a donné son accord, sans la moindre hésitation, à un garde des Mines qui venait l'informer de l'absence programmée pour cette nuit d'un collègue. Il fallait pourvoir à son remplacement. Un parent proche dont les jours sont comptés l'a contraint à se rendre à son chevet. Encore une victime de la silicose...à 49 ans !!!
Le contre temps qu'il vient de vivre à cause de moi l'a retardé dans ses préparatifs. Il se hâte donc d'avaler la soupe « cantine » de circonstance: reste de bouillon de poule avec une biscotte, agrémenté d'un ½uf frais battu en omelette. Deux tartines accompagnées de beurre salé et d'un morceau de mimolette vieille croûte suivent, et, comme très souvent, il termine sur son fruit préféré, une belle orange Navel dont le « nombril » doit être bien visible.
Je me dois de combler le silence incommodant qui s'est installé entre nous.
Mais il me devance, entre deux cuillères de potage.
« Ne me dis surtout rien...mais rien du tout. Je viens d'entendre ce que je n'aurais jamais voulu entendre. Cela me suffit. Il ne te reste qu'à tirer toi-même la conclusion de tes actes que je veux croire irréfléchis. Maintenant monte dans ta chambre et va interroger ta conscience au lit. »
Aucun autre commentaire...
En montant les marches qui mènent à ma chambre, je m'interroge déjà, avec une certaine anxiété, sur le pourquoi d'une telle réaction de sa part.
Certes, je ne m'attendais pas à ce qu'il me corrige...Hormis le jour où j'ai mis le feu dans le hangar de mon grand-père en jouant avec des allumettes, j'avais 5 ans, jamais il n'a levé la main sur moi. Et pourtant...
Il n'est pas du genre exubérant ou violent dans ses rares colères. Mais ne pas vouloir connaître ma version des faits, ne pas m'écouter tout simplement, cela m'insupporte. J'éprouve le pire de mes états d'âme : celui de constater l'indifférence de mon père. Et choisir l'indifférence, c'est comme si son mépris prenait vie.
Je réfute mes conclusions. Son regard seul était indifférent.
Si l'insensibilité engendre la méchanceté voire la cruauté, l'indifférence fait les hommes sages et sensés. Papa, sous ses aspects tantôt bourrus tantôt acariâtres est un être émotif. Le dédain qu'il veut me manifester est feint. Je ne peux envisager qu'il puisse en être autrement, je le connais bien.
Je pense qu'il s'est voulu très bref dans ses reproches car il a toujours considéré que le silence est le sanctuaire de la prudence, qu'il est un haut degré de la sagesse.
Il n'a jamais beaucoup apprécié les bavards impénitents. Il considère qu'on ne s'exprime correctement que dans le silence. La communication passe mieux, chacun l'interprète à sa façon, s'interroge sur ces paroles qu'on n'a pas dites...
J'avais oublié la présence de Monique dans la chambre. Toujours là quand et où il ne faut pas la petite s½ur.
Elle ne cherche pas à tirer profit de la situation par des paroles ou remarques blessantes. Je n'en reviens pas. Nous nous croisons sans mot dire. A moins que maman ne le lui ai suggéré, elle a pris la décision de descendre à la cuisine quand j'ouvre la porte.
Sans même prendre le soin de me déchausser, je m'affale sur mon lit. En proie à une sensation de tristesse infinie doublée de regrets encore flous dans ma tête mais bel et bien présents, j'obsède.
J'aurai du réfléchir avant d'agir plutôt que de regretter après avoir agi. Je ne me suis pas douté une seule seconde des répercussions aussi importantes consécutives à ces égarements. Car, en réalité, qu'ai-je fait de tellement répréhensible qui puisse justifier l'intervention de la gendarmerie puis la perspective d'être présenté devant un juge des enfants ?
En fait c'est une histoire de suprématie collégiale qui a dérivé...
Rien à voir avec ceux qui commençaient à défrayer la chronique des faits divers et à alimenter les potins de quartiers. Les blousons noirs s'étoffaient en bande selon les corons et s'attachaient à faire peur en faisant étalage de leur look de voyou : perfecto de Marlon Brando porté dans « l'équipée sauvage », boots, à talon haut, en cuir, chaînette métal autour du cou, coiffure banane Elvis gominée et dans la main ou sur l'épaule une chaîne de vélo ou une arme blanche visible de façon ostentatoire. Le verbe haut et provocateur uniquement quand le clan était regroupé, ils se faisaient tout petits, de véritables pleutres quand ils se retrouvaient seuls.
Délinquants, violents, machistes, ils symbolisaient l'insécurité dans leurs territoires. Les jeunes filles, les femmes adultes croisées seules au hasard d'un chemin, les personnes âgées affaiblies, constituaient leurs cibles privilégiées. Ils s'en prenaient très rarement aux ados comme nous sauf si nous étions en minorité flagrante donc une proie facile à leur hostilité.
Rares étaient ceux qui poursuivaient leurs études...Nous n'étions donc pas souvent en confrontation. Ils nous craignaient du reste quelque peu mais la réciproque, à mon avis, était plus flagrante encore.
Leurs épisodes démonstratifs de la méchanceté nourrissaient une certaine anxiété dans la population. Aujourd'hui je suis à me demander si leur attitude provocatrice n'a pas été le déclic involontaire de nos propres déviations !
Pourquoi mes potes et moi avions décidé, brusquement, de nous faire valoir au regard des autres ? Pourquoi voulions-nous grandir dans une hiérarchie d'hommes, résultante infondée de notre imagination ? Pourquoi recherchions-nous de la reconnaissance, des bravos ? Pourquoi ne pas devenir maîtres du monde ?
Nous avons commencé par parader puis les fanfaronnades ont pris le relais mais cela ne nous a pas suffit. Il fallait frapper un grand coup... montrer que nous étions des adultes, des vrais.
La réussite était au rendez-vous. Notre auditoire, de plus en plus large, celui que nous voulions conquérir, s'enthousiasmait de nos exploits, s'extasiait de notre maestria à chaparder dans les étals de magasin. Voler sans être vus...sans se faire prendre...quel talent !
Encouragés par nos réussites et par l'admiration qu'on nous vouait, nous nous amusions, environ un soir par semaine, au sortir des cours, à jouer les apprentis Arsène Lupin. Nos indélicatesses ont duré deux mois puis nos interventions se sont estompées pour cesser définitivement sans qu'on en sache les raisons profondes. Heureusement.
L'importance de notre butin n'était pas notre souci principal. Il était même souvent et volontairement maigrichon, modeste. L'orgueil nous dévorait...rien d'autre. Ah ! Ce besoin de briller et d'étonner le monde par des mérites que l'on ne possède pas... et qui ne laisse jamais de gloire derrière lui...
A mon palmarès, j'avais barboté un taille crayon fantaisie, une timbale de communiant en argent et un harmonica. Je ne me souviens même pas du sort que je leur ai réservé. Il me semble avoir tout donné, d'un geste généreux bien évidemment, cela mettait un dièse à mes prouesses. L'harmonica, par contre, est caché dans un coin de ma chambre. Je pensais pouvoir l'offrir un jour à mon père, interprète virtuose de cet instrument de musique depuis sa plus tendre enfance.
Jacques, Gérard, Jojo et Jean Pierre se prévalaient d'un tableau sensiblement identique.
Il a dû y avoir des fuites, des dénonciations ou tout simplement avons-nous été surpris ? Je ne le sais et ne le saurai certainement jamais. Et les choses ont tendance à se déformer facilement quand on regarde en arrière...
Voilà où j'en suis ce soir, un mois après la fin de notre période de gloriole ridicule.
A cet orgueil, il va falloir, dorénavant, opposer son contrepoison : l'humilité.
Elles sont bien noires les pensées de mes nuits blanches qui suivent...et plutôt mauvaises conseillères. Les images qu'elles me montrent sont exagérées, transformant facilement l'inquiétude en effroi et l'effroi en épouvante.
J'ai peur du lendemain, je crains les qu'en dira-t-on pour moi mais surtout pour mes parents. Je n'ose imaginer le regard que me porteront ceux de mes copains à notre prochaine rencontre...Il est évident que chacun d'entre nous va se défiler et accabler les torts, la responsabilité de notre malheureuse initiative au petit copain. A ce jeu, je risque de passer pour le bouc émissaire ne serait-ce que parce que je prends, d'une façon générale, les initiatives quand l'unanimité ne se dessine pas.
Mon hypothèse s'est confirmée.
Avec beaucoup de mal et seulement après une semaine, j'ai réuni ceux d'entre nous qui acceptaient une mise au point et surtout je voulais connaître les réactions de chacun. Jean Pierre a refusé et me l'a fait savoir par un autre : courageux mais pas téméraire mon comparse !!!
Une gêne, une forme d'humiliation, des scrupules, un embarras confus ont dominé nos débats. Aucune conclusion n'avait abouti si ce n'est que chacun avait pris la décision de ne plus revoir les autres. Ainsi prenait fin une belle amitié et une tendre complicité. Quel gâchis !!!
Les liens de camaraderie avec Jojo ont su résister à cette épreuve. Nous nous sommes revus mais nous prêtions attention à la vindicte supposée de son père qui aurait pu s'abattre sur nous s'il nous savait ensemble.
Sa mère nous avait pardonné mais elle taisait son indulgence par crainte de représailles.
Le c½ur de la mienne est aussi un abîme au fond duquel se trouve toujours un pardon. Toutes deux avaient compris notre erreur, toutes deux nous avaient pardonnés. On pardonne tant que l'on aime...
Cette mansuétude nous avait revigoré et, petit à petit, il montait en nous un tonus, un désir de bien faire, une espérance de retrouver les bonnes grâces de nos pères respectifs.
C'est ainsi que nous nous sommes engagés pour travailler, pendant le premier mois de vacances scolaires, à la briqueterie de Burbure, en remplacement des premiers ouvriers absents pour leurs congés annuels.
Quelle expérience !!! Notre première réaction a été d'étaler une certaine fierté à travailler, même en qualité de man½uvre, mais nous avons bien vite déchanté.
Nous avons appris le bagne, nous avons vécu un calvaire.
Du matin au soir, avec une coupure d'une heure à midi, chacun de nous effectuait un même travail, éprouvant, dangereux et surtout humiliant pour nous. Un certain degré de culture nous autorisait à dédaigner les tâches ingrates !!! Encore une fois, notre suffisance a été mise à mal, notre image d'homme a été bafouée...
Les briques cuisaient dans un gigantesque four à une température telle qu'il fallait s'éloigner d'une bonne dizaine de mètres quand les portes s'ouvraient. La combustion des gayettes entretenait la chaleur torride du gigantesque foyer. Il fallait éviter les assauts de ses souffles brûlants en nous protégeant le visage et les mains gantées d'un revêtement aussi rugueux qu'incommode mais isotherme.
Dans un délai à respecter scrupuleusement, nous devions saisir ces briquettes encore chaudes et les empiler sur des berlines, ex-wagonnets des galeries de mines servant à véhiculer les blocs de charbon. Posées sur rails, elles étaient amenées, tirées par un treuil obsolète, jusqu'à un quai de chargement à environ 100 mètres du four. On les accompagnait en montant sur les marchepieds. C'était notre seule distraction, notre seul moment de détente... Trois minutes pour souffler un peu.
Adossé au quai, un camion à ridelles nous attendait pour être chargé. La cadence se devait d'accélérer. Le contremaître déléguait même deux autres man½uvres pour nous aider à terminer dans les délais impartis.
La coupure casse-croûte venait toujours à point. Nous étions tellement fatigués et courbaturés que nous nous allongions aussitôt à l'ombre d'une tonnelle couverte d'une splendide glycine lilas foncé. Notre bouteille d'eau agrémentée d'un sirop de grenadine, immergée dans le ruisseau avoisinant, nous apportait une fraîcheur bienvenue. L'appétit n'était pas de mise. Un sommeil profond prenait le pas sur notre repas pique-nique que nous ramenions le soir chez nous.
A 21 heures, je répondais aux abonnés absents.
J'ai résisté, deux semaines, à ce traitement d'établissement pénitentiaire réservé aux travaux forcés des grands délinquants. Jojo, plus courageux, est resté jusqu'avant-hier, veille du 14 juillet.
Aujourd'hui encore je ressens les courbatures, je souffre des épaules et des genoux, ma colonne vertébrale est en marmelade mais la blessure morale est plus vive encore. On descend rapidement du piédestal sur lequel on s'imagine être monté...Ce premier travail ne devait représenter qu'une simple formalité pour un gars aussi costaud que moi...Oui, mais la réalité a dépassé ma fiction. Encore une bonne claque pour mon égo...
J'avais surpris une conversation entre mes parents au cours de laquelle maman s'inquiétait de mon état de fatigue.
Papa avait rétorqué :
« Ne va pas le plaindre. C'est une bonne école celle des souffrances physiques au travail. On finit toujours par se forger une certaine endurance au mal, bénéfique voire salutaire. Il va y cogiter, peut être pleurer sur son sort mais ce ne sera qu'une première expérience. Et, de toutes façons, je doute fort qu'il termine la période de quatre semaines pour lesquelles il s'est engagé ; cette pénibilité est réservée aux adultes rompus à ces épreuves très physiques.  
Une fois de plus, il avait vu juste.
Il y eut un point positif : ma première paye. Ma main s'est mise à trembler quand je l'ai tendue au comptable pour la percevoir. Oh ! Rien de bien faramineux mais c'était à moi, rien qu'à moi et j'en étais fier.
Le regard glacé dont il m'a gratifié pour ne pas avoir mené mes engagements jusqu'au bout et avoir, ainsi, bouleversé l'organisation des équipes de manutentionnaires avait altéré mon autosatisfaction. Il n'a même pas accepté mes excuses et n'a pas souhaité entendre mes explications, encore brouillonnes dans ma tête à vrai dire.
J'ai pris mon courage à deux mains pour faire amende honorable auprès du commerçant que j'avais volé. Je tenais à lui rembourser le préjudice subi par ma faute. Il m'a gratifié d'une petite leçon de morale, s'est montré étonné puis ravi d'entendre mon mea-culpa mais a refusé les espèces que je lui tendais.
« Ma compagnie d'assurances m'a déjà remboursé. Elle te demandera peut être de lui restituer cette somme, je ne sais pas à quel stade de l'enquête nous en sommes. Si le dossier est clos, fais bon usage de cet argent : il y a tellement d'occasion de venir en aide aux plus nécessiteux : tu vois mon garçon, je te fais confiance. Tu n'as pas le profil d'un mauvais garçon, je veux bien croire en ton repentir. »
Cet argent, je l'ai remis à ma mère en rentrant tout comme je lui avais laissé l'intégralité de mes faibles émoluments malgré ses protestations. Je ne manquais de rien et le superflu ou l'inutile dans nos dépenses était proscrit à la maison...Sur le chemin du retour je m'étais arrêté chez madame et monsieur Ledieu, couple de retraités qui accueillait chaque jour scolaire une douzaine de collégiens demi pensionnaires pour le repas de midi.
Je les retrouvais toujours avec le même plaisir. Ils étaient la gentillesse personnifiée...c'était de l'amour qu'ils nous distillaient par petites bouffées. Après 4 ans au cours desquels ils m'ont appris l'indulgence et la simplicité, je me devais de les embrasser une dernière fois cette année. Madame Ledieu a laissé couler une petite larme, monsieur s'est éloigné pour ne pas succomber à son tour à des adieux attendrissants car, sous une apparence sévère, il était un tendre au petit c½ur.
Nous l'appelions gentiment notre petite aubergiste. Je l'ai serrée, par ses frêles épaules, dans mes bras. Elle m'a entouré la taille des siens, tremblotants d'émotion. Je lui en ai fait des bises, plusieurs fois, sur la joue et le front pour desserrer son étreinte mais je n'y suis arrivé qu'à la quatrième tentative. Les trois fois précédentes, peut être pour ne pas m'apparaître avec des yeux embués, elle s'agrippait à moi d'une poigne ferme en baissant son regard comme si elle avait quelque chose à se faire pardonner.
Le regret de ne plus les voir régulièrement me suivra longtemps je pense. Jamais je ne pourrai oublier des personnes aussi charmantes, dévouées et modestes.
En enfourchant mon vélo, je la vis venir vers moi, me prendre par la main et m'annoncer d'une voix toute douce : 
« Tu pourras venir manger mon cassoulet quand il te plaira. Préviens moi seulement car je te connais, c'était toujours double part de saucisses de Strasbourg pour toi les jeudis...sans compter celle que tu venais chaparder dans le faitout quand j'avais le dos tourné. »
Nous avons éclaté de rire. Il est vrai que je l'ai drôlement taquiné ma bonne madame Ledieu avec son cassoulet maison préparé avec des tomates de son jardin et cuit dans la graisse de ses oies. Il faisait l'unanimité parmi ses hôtes. Je reste persuadé qu'aucune toque célèbre française ne parviendrait à rivaliser avec elle. Il était divin.
Malgré mon asthénie toujours présente et les membres endoloris, il me reste à accomplir les tâches qui m'ont été assignées.
Un nouveau nettoyage des clapiers s'impose, forcément. Notre famille de lapins s'est considérablement agrandie. Les trois femelles ont mis au monde, curieusement chacune, huit lapereaux plus beaux les uns que les autres. Toujours de couleur fauve pour la descendance de Pan-Pan, blanc avec les oreilles noires pour ceux de Kroulik et roux légèrement tachetés de blanc pour la progéniture de Coco.
Ces derniers étaient les plus véloces et les plus malins. Papa les avait déjà enfermés dans d'autres clapiers après avoir séparé les mâles des femelles. La porte de la cabane sitôt ouverte, ils s'approchaient de la grille dans l'attente impatiente de nourriture. Les plus audacieux se hasardaient à passer la tête au dessus du vide pour s'approprier en premier l'écuelle, préparée par maman, d'épluchures de pommes de terre cuites mélangées à du son.
La corvée principale est achevée. Prétendre qu'elle a été faite dans les règles de l'art est une affirmation dont je ne garantis pas l'authenticité.
La seconde m'envoie vers les champs de luzerne. Au moyen d'une faucille que je viens d'aiguiser, je me dois d'aller la couper puis la ramener dans un grand sac en toile de jute. Etalée à terre, dans le hangar, afin qu'elle sèche un peu, elle nourrira ces belles familles.
Chemin faisant, en longeant le bosquet qui nous sépare du monde agricole, je rencontre Agnès et sa s½ur, de retour de visite de chez leur grand-mère maternelle, voisine de la mienne.
Nous éprouvons l'un pour l'autre un sentiment plus doux que l'amitié, mais moins fort qu'un amour, fût-il platonique...Aucun de nous deux n'a osé ou n'a pas souhaité concrétiser cette attirance qui, pourtant nous brûle quand nos regards se tutoient.
Est-ce une maladresse ? Un échec ? Une incertitude ? Je ne m'explique pas cette valse hésitation. Je demeure souvent figé sur place, comme intimidé. Je ne saurai jamais combien la timidité peut rendre vertueux mais nigaud...Je constate seulement qu'elle est une contraction de la sensibilité, une crampe de l'esprit.
Victor Hugo, dans ses Misérables affirme que le plus grand symptôme de l'amour chez un jeune homme, c'est la timidité. Mais avec Agnès, c'est une faiblesse charmante mais c'est aussi la prison de mon c½ur.
Et comme toujours, après quelques propos timorés ou des sous-entendus énamourés dont nous sommes les seuls destinataires muets, nous nous quittons à regret. Un petit bisou sur chaque joue, tellement tendre qu'il effleure nos lèvres et ravive notre passion, un petit geste intentionnel qui frôle la main de l'autre et notre rencontre s'en va à vau l'eau, une fois de plus. Pendant des semaines et des mois, j'ai cherché à découvrir la solution de cette situation pour le moins étrange. En vain...Mais je la revois toujours avec le même plaisir ma gentille frimousse de blondinette. Ses tâches de rousseur discrètes qui encadrent un regard espiègle, son minois de chaton effarouché et ses petits seins que je devine fermes et provocateurs influent, à chaque fois, sur ma libido pourtant végétative en sa présence.
Juste après le dernier virage qui ouvre la ligne droite menant à la maison, j'aperçois un gros tas noir à ses pieds, annonciateur de fâcheuse nouvelle pour moi. Décidément il y a des jours où guigne et fatalité s'associent pour me jeter un mauvais sort...On nous a livré le charbon qui encombre le trottoir et une partie de la chaussée.
Impossible de m'attarder ou de faire demi tour...papa m'a aperçu. D'un geste bien compréhensif, il me fait signe le presser le pas et me désigne la brouette.
« Je vais mettre mes bottes et j'arrive... »
Les derniers évènements ne sont pas propices pour trainer ou gagner du temps.
Je ne suis décidément pas quelqu'un de courageux... bien loin de l'image que je souhaite donner de moi...bien loin de l'homme dans toute sa splendeur charismatique et volontaire. Evidemment j'évite d'insister sur cette constatation et j'élude immédiatement ce passage autocritique, évident quand on a une haute estime de soi...
Norbert, notre voisin de cour, m'a prêté sa brouette en fer rouillé pour acheminer les morceaux de bois destinés à allumer les poêles . Le plus imposant, celui, à multifonctions, de la cuisine, officie, chaque jour, en tant que radiateur, four à cuisson, chauffe eau et plaque de cuisson. L'autre, de la salle à manger, réchauffe la maison et nos chambres à l'étage aux premières offensives de l'hiver.
Je les stocke dans un petit cagibi accolé à la véranda tandis que papa déverse son charbon à l'extrémité de la cour commune. Les emplacements sont délimités par un muret de briques et recouverts d'une tôle ondulée pour les abriter de la pluie.
D'un naturel peu bavard en temps normal, les circonstances le rendent complètement muet avec moi. Nous n'échangeons aucune parole durant l'heure qui nous est nécessaire pour rentrer toute la livraison, balayer le trottoir et nettoyer le caniveau.
Et soudain, le miracle se produit. Après avoir rangé la brouette et les pelles dans le hangar, il m'interpelle alors que je me déchausse :
« Tu as déjà préparé tes affaires pour demain ? » 
Je tombe des nues...préparé mes affaires ? Lesquelles et pourquoi ?
Je remarque bien qu'il s'amuse intérieurement de m'avoir pris au dépourvu et n'insiste pas me laissant à mon incrédulité puis reprend :
« Joseph passe te chercher à 6 heures demain matin : tu n'as pas de temps à perdre avant de te coucher. Il lui faut être rentré à 9 heures pour l'ouverture du salon. Tu dois encore aider Henri à descendre la table et les chaises pliantes de son grenier et les dépoussiérer. Elles seront embarquées en premier. Range les à portée immédiate de leur portail d'entrée. »
Ma compréhension se laisse tirer les oreilles. Je n'atterris toujours pas de ce nuage d'incohérence entretenue par mon père. Il continue, je le vois bien, à me mettre dans une situation d'embarras avec une bonne dose d'ironie dont il est coutumier quand il veut charrier quelqu'un.
« M....! » aurais-je envie de lui crier mais je freine mes instincts de combattant et, pour le surprendre à mon tour :
« C'est déjà fait papa. On y a passé beaucoup de temps à enlever les crottes de loirs et la fiente de pigeons... »
Là, je l'ai eu. Il était persuadé que je ne savais rien du tout de la journée de demain. En fait, je ne sais toujours rien. J'y suis allé au bluff...avec succès et le petit sourire qui lui est adressé lui fait comprendre ma supercherie.
Maman qui nous surveille, depuis la fenêtre de sa chambre, intervient :
«  Vous n'avez pas fini de vous faire marcher comme des gamins ? Et toi, tu ne vaux guère mieux que ton fils....Il y a des moments où je me demande si vous êtes bien nets tous les deux ? »
Cela a déclenché une hilarité générale qui s'est conclue par une belle empoignade de mes épaules par mon père retrouvé. Ces gags, à mon avis, marquent la fin de mon purgatoire dans son esprit.
« Cette fois, j'y vais pour de bon chez Henri mais je ne sais toujours pas pourquoi...ces chaises, la table et des couvertures en sus je crois... »
« Je me demande ce qu'il y a dedans, dans ta tête de linotte. Et pourtant tu nous as drôlement enquiquiné avec çà. Tu ne te souviens donc pas qu'avec son fils, Léonard, Claude, Bernard, je ne sais plus qui et donc Henri vous aviez projeté de passer, cet été, quelques jours au Portel ? »
Mon visage doit s'illuminer d'un sourire à ombrager celui de la Joconde. Il doit être prémonitoire à une jouissance présagée...
C'est un objectif que nous avions ambitionné de réaliser quelques jours avant de passer le BEPC si la réussite était au rendez-vous. Elle l'a été pour la plupart d'entre nous mais nous avons sans doute considéré ce programme comme un château en Espagne. Peut être par manque de moyens matériel et financier, de communication ou tout simplement parce que l'on n'y croyait plus vraiment. Aucun de nous n'a plus jamais évoqué notre concept, arrêté alors, de vacances rêvées entre potes en bordure de mer.
C'est le Pérou...Que dis-je, le Paradis...Heureux qui comme Ulysse va faire un beau voyage...Je me claque la joue pour ne pas complètement décoller. Un branle-bas de combat immédiat s'impose. Maman me détaille les différents aspects des préparatifs. L'approvisionnement, le couchage, la mini batterie de cuisine, les accessoires de nettoyage...etc... sont autant de besognes préparatoires dévolues à chacun de nous.
Henri aura la charge du mobilier, Bernard, fils de quincaillier, celle de tout le petit matériel indispensable à la popote et au bricolage. Casimir, l'aîné de onze enfants n'éprouvera aucun mal à récupérer couvertures et oreillers tout comme Alexandre qui assurera le gîte. Son père, militaire de carrière et responsable dans son régiment de l'intendance, avait récupéré, l'année dernière, une tente 10 places vouée aux rebuts par l'Armée. On ne pourra pas passer inaperçus...Non seulement par son côté impressionnant dans un terrain de camping mais surtout par son aspect en toile délavée couleur kaki sale et recousue aux ouvertures. Des emplâtres en toile cirée noire recouvrent d'anciennes déchirures causées par la chute de grosses branches au cours d'une énième tempête. Il nous manquera un lit métallique pliant mais, de par sa corpulence, Bernard préfère façonner le sable à sa morphologie pour dormir.
Maman, cuisinière hors pair, souvent réclamée par Serge, le patron de l'hôtel du commerce à Marles, ne pouvait être qu'une référence pour moi. Je fais donc office de préposé au ravitaillement et assigné à la tambouille. Mes deux assesseurs ont été désignés : Raymond, le plus maniaque, le seul à vrai dire, me servira de petite main et s'affairera à la plonge. Casimir, un habitué des corvées avec sa tribu de frères et s½urs sera maître es-pluches et nettoyeur en chef des moules et coques. Alexandre fera le bouche-trou c'est-à-dire le plus ingrat des labeurs. Dans la mesure où il faudra toujours un bouc émissaire pour endosser la responsabilité de problèmes inévitables, on le rencontrera...
Henri accompagnera Léonard, l'aîné de la bande avec ses 18 printemps, pour le ravitaillement en eau, les commissions, l'installation, sous un auvent de fortune, du mobilier extérieur. Ils sont les seuls à avoir emmené leur vélo muni de sacoches profondes de chaque côté de la roue arrière, un sac à dos et un filet à provisions. La gestion commune de nos maigres ressources budgétaires leur incombera également.
Bizarrement, je vois maman devenir plus sérieuse, elle « accentcirconflexe » ses sourcils, me regarde d'un air dubitatif et me fragilise dans mon bonheur :
« Tu sais, toutes les mamans se sont rencontrées hier soir, à votre insu bien évidemment. Du coup je n'ai pas eu le temps matériel d'effectuer les achats dont tu es responsable, c'est-à-dire la nourriture. Il me reste quelques boites de conserve, du pâté de foie en boyau, des harengs marinés au vinaigre et une petite boule d'édam. Vous arriverez bien à vous débrouiller avec çà : vous n'envisagez pas de participer à un salon gastronomique quand même ? »
Le c½ur n'y est pas quand je lui réponds :
«  Ce n'est pas le plus important...nous ne sommes pas difficiles. Et je pense aussi que chacun aura sa petite réserve personnelle cachée dans une pochette de sac ou sous l'oreiller... »
Son silence est une confession...Je la connais trop bien ma petite mère. Elle ne sait pas mentir et pas davantage simuler. Quand je tends mon doigt dans sa direction en lui demandant de me regarder droit dans les yeux, elle prend une teinte incarnate comme un enfant pris en faute mais rectifie le tir :
« Tu m'embêtes...je voulais te faire la surprise en rangeant les préparatifs sans que tu ne t'en rendes compte. Mais il est vrai que, gourmand comme tu es, tu aurais fini par jeter un ½il dans la malle. »
« Et...c'est où ?» m'hasardé-je à lui demander.
«  Dans le poulailler, entre la planche à lessive et le paquet de chicorée ! Enfin...où cela peut-il être ?» rétorque-t-elle d'un ton visiblement agacé.
Comme toujours mon sourire la fait fondre ...elle me prend par le bras et :
« Viens avec moi à la cave...on va tout remonter et mettre au frais sous le hangar car demain matin, il faudra faire vinaigre, Joseph s'arrêtera chez nous en dernier. La camionnette sera déjà bien chargée. »
La malle en métal dépoli que papa a rafistolée est très lourde. Une courte trêve s'impose à mi escalier pour souffler un peu.
Une fois déposée à proximité de la porte d'entrée, je m'apprête à soulever le couvercle quand je remarque un cadenas, fermé, qui fait opposition.
Amusée et feignant de ne pas comprendre mon étonnement, elle me tourne les pas mais ajoute sans se retourner :
« Il n'est pas fermé, seulement introduit mais non enclenché. Je n'ai pas encore récupéré sa clef mélangée à d'autres dans le vieux trousseau qui pend à la poignée de fenêtre du grenier. Va la chercher : il y a un repère peint en jaune. »
Je m'exécute aussitôt.
Evidemment, en redescendant je vais jeter un regard intéressé à l'intérieur de cette malle.
Ouah !!! Dans des gamelles de soldat et récipients en alu, je peux distinguer des filets de maquereaux grillés reposant sur un lit de pommes de terre cuites, des tomates du jardin emplies de mayonnaise, des lentilles au petit salé et d'autres légumes de notre potager. Les accommodements sont également prévus : gros cornichons, salade de carottes et de céleri, bouquet de persil et épices variées. La quantité est impressionnante mais il est vrai qu'à notre âge et après des dépenses physiques probables, il est préférable, comme dit la maman de notre imposant Raymond, de nous avoir en photo plutôt qu'en pension.
Des quiches et des cakes complètent les mets salés et n'ont rien à envier aux délicatesses sucrées : deux tartes épaisses au flan vanillé, un ramequin de crème au chocolat et un gâteau de semoule. Enfin, de rares boites en plastique renferment les condiments et additifs indispensables : sel, poivre, vinaigrette, beurre demi sel, margarine, sucre, petits berlingots de lait condensé, cacao mais aussi, enfermés, dans un sachet à cause de l'odeur, ail et échalotes.
Ces mamans savaient à qui confier les préparatifs de nos repas...
En la cerclant d'une vieille ceinture, je termine de boucler ma valise dont les fermetures avaient lâché. A mes effets personnels j'ai ajouté un bloc de feuilles à dessin, des crayons de papier de différentes épaisseurs et une gomme.
Les bises de remerciement à maman furent spontanées et sincères. Elle s'en est attendrie aussitôt. Ses yeux se sont embués d'émotion. C'est dans de tels moments que je réalise combien je peux être indifférent par moments aux plaisirs que m'accorde ma mère. A croire que je suis affligé d'une infimité de l'esprit et du c½ur...que mon âme est en sommeil.
La nuit fût longue mais mon quotidien nocturne avait nourri mes pensées. J'ai fait beaucoup de rêves ...ce devait être des rêves de jeunesse, solitaires qui durent peu et s'envolent aussitôt, des rêves qu'on vit rarement ici bas, la vie étant si petite et les rêves si grands...Mais ils me satisfont, m'enchantent, même si, parfois, après les avoir vécu pleinement, ils se transforment en cauchemar à mon réveil.
A peine débarbouillé, j'entends le bruit caractéristique du moteur du Tub Citroën de Joseph qui s'arrête. Léonard et Alexandre sont déjà à pied d'½uvre pour embarquer mon barda. Je suis le dernier à remonter avec ce que j'allais oublier de plus important, la friteuse et ses packs de graisse de b½uf calés dans un cageot récupéré chez le volailler du marché.
C'est parti pour mes premières longues vacances loin de chez moi et sans mes parents...Et pour bien me rendre compte que je suis autonome, j'adresse un au revoir de la main à papa, de retour de son travail de nuit. Il s'arrête un peu plus loin après nous avoir croisés. A travers la lucarne qui nous sépare de la cabine de pilotage, je fais signe à Joseph de poursuivre sa route...Bonjour les quolibets et la mise en boîte si j'avais souhaité descendre pour l'embrasser...
La température extérieure est douce ce matin. Elle nous sollicite pour l'apprécier et nous obtempérons en soulevant le hayon et en le fixant ouvert par une barre en ferraille coulissante. Non seulement, nous apprécions l'apport d'oxygène, le spectacle des rues mais nous pouvons évacuer l'odeur nauséabonde de fuel et de fumée qui végète dans l'habitacle.
Nous avons tous le dos en compote en arrivant au camping du phare. Le banc sur lequel trois d'entre nous étions assis avait tendance à basculer subitement dans les virages prononcés à gauche. C'était la bise assurée aux trois autres copains d'en face. Mais nous avons surtout été gênés par la place restreinte pour caser nos jambes d'où une ankylose inévitable. Les effets d'amortisseurs défaillants ont parachevé nos douleurs dorsales.
A l'approche du Boulonnais, une ultime punition a bouclé notre périple routier : les routes pavées.
Joseph est un habitué de ce camping et ce privilège lui accorde certains avantages comme celui de choisir l'emplacement. A l'unanimité, nous choisissons celui situé en surplomb, abrité d'un côté des vents de sable. Sa situation en front de mer nous ravit. Nous avons à la fois un poste d'observation sur les allées et venues des autres vacanciers et sur la plage. Seul petit inconvénient : la proximité des toilettes mais Henri dédramatise en plaisantant :
«  Qu'est-ce qu'on va s'marrer quand on va en voir rappliquer en quatrième vitesse pour se soulager d'une ch.....à devenir artiste peintre. »
«  Tu rigoleras moins quand tu devras te mettre une pince à linge sur le nez » enchérit Casimir.
Cette intervention marrante nous met de bonne humeur d'autant plus qu'Henri choisit toujours ses mots dans son dictionnaire quelque peu revu et corrigé: un peu de patois, un zeste de vulgarité mais toujours des images de la vie bien en osmose avec la réalité.
La toile de tente est étalée sur le sable. Les ordres de Léonard fusent et nous lui obéissons volontiers. Cette discipline nous a valu de la monter assez rapidement. Il nous a manqué quelques sardines mais un groupe voisin, de notre âge, nous a dépannés bien gentiment.
L'horloge de la mairie frappe les dix heures. La marée basse va bientôt arriver à son recul maximal. Les derniers rangements s'effectueront à notre retour.
Il y a urgence. Aujourd'hui, nous ne bénéficierons que d'une seule marée basse de jour. Trois d'entre nous sont chargés de cueillir les moules sur les rochers soutenant de vieux rails en piteux état. Ils datent du premier empire. Prévus pour approvisionner le fort de l'Heurt en bout de jetée, à l'époque où Napoléon souhaitait y construire une gigantesque flotte de bateaux pour lutter contre l'envahisseur anglais. Ils n'ont été utilisés qu'à des fonctions accessoires. Néanmoins, les allemands, plus d'un grand siècle après, ont réactualisé ce site à la fin de la dernière guerre. Ils y ont installé une plate forme de DCA.
Léonard et Raymond se sont spécialisés dans la recherche et la capture de petits crabes. Les paniers ne regorgent pas de monde mais il y en a peut être suffisamment pour les troquer, comme prévu, contre des pains de glace dans une brasserie dirigée par un grand ami de Joseph, Marian. Ce dernier a su lui prendre sa femme et a eu l'excellente idée de ne jamais lui ramener.
« J'ai offert à mon ex un aller sans retour vers le bonheur » se plait à répéter notre chauffeur. Je l'ai déjà entendu une quantité de fois cette anecdote de sa bouche même mais je n'ai jamais relevé, chez lui, le moindre regret ni même de la rancune. Ils sont même devenus d'excellents potes.
La cueillette des moules n'est pas non plus très fructueuse. Beaucoup de pêcheurs à pieds sont déjà passés dans les endroits les plus propices et la marée montante entame sa marche en avant à grande vitesse. A cela il faut ajouter notre manque d'entrain. La motivation est restée accrochée au montage de la tente.
Elles resteront au frais jusqu'à ce soir. Ce midi, repas sommaire tout préparé : quiche au lard, salade de tomates et melon.
Une ballade de reconnaissance s'impose à l'intérieur du terrain du camping. Il ne semble pas très vivifiant et l'ambiance reflète davantage les cérémonies du 11 novembre que les animations estivales.
Il faut reconnaître que la forte chaleur incite plutôt au farniente, à l'ombre d'un pin, surtout en ce début d'après midi.
Quelque peu déçus par cette atmosphère pour le moins déroutante et par la carence navrante de jeunes gens de nos âges, nous décidons de descendre à la plage pour nous baigner.
Les coefficients de marée sont peu élevés cette semaine. Les grands mouvements de flux et reflux sont absents. Nous profitons des espaces de sable non mouillé par les vagues pour engager une partie de volley sur les installations sommaires mis en place par la commune. Le préposé au kiosque nous prête un ballon mais aussi, plus insolite, nous présente un groupe de six jeunes gens, s'exprimant en anglais, dans l'attente probable d'une équipe à affronter.
Après des présentations sommairement effectuées et un échauffement expéditif, nous sommes prêts à engager un match. Le gardien des lieux accepte d'officier comme arbitre.
Les trois sets sont vite bâclés...trop vite et la superbe que nous avons affichée avant le match s'est mise en berne avant de s'éteindre lamentablement. Le score est sans appel : 21-8, 21-13 et un humiliant 21-4 en conclusion.
Les historiens ne feront pas état de nos prouesses : nous n'avons pu venger Jeanne d'Arc et n'avons su réparer l'offense de Waterloo.
Beaux joueurs, ils se sont presque excusés et, dans un français parfait, nous ont affranchi sur leur situation. Ils sont trois filles et trois garçons en cure d'air iodé et en recherche des bienfaits du Gulf Stream avant d'aborder des compétitions plus appliquées à la prochaine rentrée scolaire. Tous âgés de 19 ans, ils intégreront la célèbre université de London Schools of Economies. Jusqu'à cette année, elle n'accueillait que les enfants issus de l'élite sociale britannique mais avec l'évolution des mentalités le processus d'admission est désormais fondé, principalement, sur la méritocratie. Nous avons en face de nous des têtes, de futures grosses huiles. Elles nous impressionnent quelque peu.
Nous aurions pu tomber sur une équipe de rigolos, faciles à man½uvrer...Maigre consolation, nous avons été confrontés à l'élite de sa Majesté...sportive et intellectuelle.
Cà ne démarre pas en fanfare pour nous. Avec une mauvaise foi évidente, Léonard s'efforce de justifier le refus qu'on leur oppose pour une revanche. Je ne peux lui donner tort et même mais s'il est reconnu que les défaites de la vie conduisent aux grandes victoires, je préfère commencer par la fin. Seules les victoires sont belles.
Pas rancuniers, ils se proposent de se joindre à nous pour une baignade opportune.
Je les trouve très sympas, simples et conviviaux. La cerise sur le gâteau : les petites anglaises sont mignonnes, souriantes, avenantes et la rumeur publique raconte qu'elles apprécient beaucoup les français.
Nous batifolons dans une mer chaude aujourd'hui pendant une heure. L'ambiance est au beau fixe malgré un nouveau bémol. Deux d'entre eux se mesurent à Henri et Alexandre, les meilleurs nageurs de notre groupe, dans un cent mètres brasse. Le verdict est identique : une déroute pour nos couleurs. A mon avis, il faudra les affronter sur un autre terrain qui ne soit pas sportif pour espérer redorer notre blason...
Casimir, embarrassé par de légers problèmes gastriques n'est pas venu se baigner et s'affaire déjà à nettoyer les moules après avoir épluché les pommes de terre quand nous rejoignons notre Q.G.
Raymond, affamé congénital, s'empresse de couper les « bintjes » en frites et me somme d'activer la cuisson des moules.
Préparées en marinière, elles régalent toute notre petite assemblée et donnent l'eau à la bouche à nos plus proches voisins. Leur appétit se ravive soudainement après avoir senti les effluves de cette préparation sublime.
Comme je le craignais, mes goinfres ne se sont pas rassasiés des moules. Si je ne les avais pas ralentis dans leur boulimie frénétique, on faisait subir un triste sort à la seconde tarte au flan alors que, même la première, n'était pas prévue à mon menu du jour.
Le vent s'est calmé ce soir. Une musique d'ambiance sud américaine égaye la soirée incitant à la danse les petits groupes qui se constituent çà et là dans le camping.
Ameutés, au micro, par le gérant, ils finissent par se réunir sur la grande terrasse d'accueil, en forme d'arène. Des bancs en briques taillées de grès couleur perle nous y attendent. A côté du bar de plage, une allée bordée de berbéris pourpre amène au jardin magique des enfants : balançoires, toboggans et principalement tous les jeux de sable.
Henri et Alexandre préfèrent une balade crépusculaire en vélo, le long des petits chemins qui longent la mer. Léonard, Casimir et Raymond ont jeté leur dévolu sur la drague aux minettes. A mon avis, j'ai cru déceler anguille sous roche entre notre futur figaro et la plus grande des anglaises mais j'anticipe peut être.
Quant à moi, je suis ravi de retourner à la plage, seul avec mon porte document contenant toujours de quoi écrire et esquisser, si l'occasion se présente, des bateaux de croisière ou des natures mortes.
La plage est pratiquement déserte. Seuls les adeptes des trempettes de la tombée du jour affrontent bruyamment les vagues écumeuses ou jouent à se lancer une balle...
Je m'isole de l'autre côté de la jetée. Un poste d'observation idéal me tend les bras : un gros rocher, plat en surface, sec maintenant que la marée descend, face à l'horizon au delà duquel je vais voyager.
L'inspiration n'est pas présente pour écrire. Elle ne l'est pas davantage pour dessiner. J'ai tout simplement envie, encore et encore, de rêver. A quoi, à qui, pourquoi...je ne sais pas. Même éveillé, le rêve, chez moi, c'est le luxe de ma pensée, c'est la nourriture de mon âme. J'ai l'impression constante qu'il me faut rêver car, pour que les choses soient possibles, il est nécessaire que je les rêve d'abord. Je me crois un génie quand je rêve...
Et où trouver site plus harmonieux ailleurs qu'en face de cet horizon bleuté qui côtoie une nuit claire parsemée d'étoiles papillotantes. Que serait un rêve sans étoiles sinon un rêve oublié !!!
Il me faut peu de temps pour parcourir le monde. J'ai déjà trouvé les clefs de mes évasions pour ces pays désirés. Petit à petit, je vis mon avenir, cette large porte ouverte sur un horizon aussi vaste que la mer. Je m'y aventure aisément, je me promets de concrétiser mes errances et puis, comme souvent, je tombe de mon nuage. Mes promesses sont alors pareilles aux vagues de la mer, elles meurent aussi vite qu'elles naissent.
Je me déçois quelque peu mais un coucou attendrissant de par sa prononciation me ramène à la réalité :
« Hello ! Tu es comme moi ? Tu fuis le monde par moments ? Tu as besoin de solitude ? Tu veux que je m'en aille ? »
« Salut : je ne sais pas si je suis comme toi mais oui aux deux premières questions et non à la dernière, çà te va ? »
En tout cas il est croquant son accent avec, notamment, ses intonations de « u » transformés en « iou ».
« Tu m'invites à m'asseoir à tes côtés ou tu préfères marcher un peu ? »
Ma soirée ne s'annonce pas comme je l'avais prévue .Tant pis ou ...tant mieux.
« D'accord pour marcher dans l'eau jusqu'à l'entrée de la plage de Boulogne. D'un bon pas, on peut faire l'aller retour en deux heures. »
« O.K. Si tu veux. »
Mais je rectifie illico mes propos, ayant perdu de vue trop tôt ses compétences sportives :
« Non, je plaisante... »
« Dommage...tu t'appelles comment ? »
«  A l'état civil, je me prénomme Jean François, mais tout le monde m'appelle Jeannot. »
« Comme le lapin ? » éclate-t-elle d'un rire malicieux.
J'aurai voulu lui préciser que la comparaison s'arrêtait là mais je me suis abstenu bien sagement de déroger à la réputation de nos valeurs attachées au savoir-vivre français.
« Tu ne me le demandes pas alors je vais te le dire quand même : à l'état civil et chez tous mes proches, je réponds à Margaret. Tu aimes bien ? »
« Oh oui !, mais tu es beaucoup plus jolie que la princesse d'Angleterre ».
Elle prit le parti d'en sourire d'autant plus que j'ai mis, pour l'imiter, l'accent britannique sur les « iou ».
Notre cadence prend du mou; j'entreprends alors de courir dans les dernières vagues en l'enjoignant à me suivre. Elle me rattrape trop rapidement. Pour calmer son esprit de compétition, l'idée me vient à l'esprit de l'éclabousser à plusieurs reprises avec mes mains que je joins en écuelle. J'ai du pousser le bouchon un peu trop loin : cela ressemble davantage à un arrosage en bonne et due forme mais je n'avais pas prévu le petit côté coquin qui éloigne mes regrets.
Sa tunique mi-cuisse en voile écru a été mouillée à hauteur de ses petits seins, volontaires et provocateurs, que je discerne mieux maintenant.
Elle s'en rend compte immédiatement mais il faut croire que les petites anglaises ne sont pas trop pudiques : elle tire sur le tissu pour le décoller du contour de sa poitrine, nullement gênée ni contrariée.
Le revers de la médaille n'entre pas dans mes cordes. Margaret me suggère de courir, sur le sable cette-fois, pour se réchauffer un peu et sécher sa petite robe de plage. Evidemment, elle prend la tête mais son initiative n'est pas pour me déplaire. Comme tout ado qui se respecte, je ne dédaigne jamais de reluquer un beau petit fessier balloté au gré des enjambées et je suis particulièrement gâté en l'occurrence.
Toujours avec le même aplomb, elle raccourcit le pas et me lance :
« Dépêche-toi ! Un peu de nerfs... Tu ne vas pas passer la soirée à contempler mes seins tout à l'heure et mes fesses maintenant ? »
Elle m'agace...j'aimerais bien lui rabaisser un peu le caquet.
Je vais observer sa réaction :
« Il me serait agréable de flirter avec toi. Tu es belle, intelligente, sportive et tu ne manques pas d'à propos. Je te fais part d'un rêve que je caresse depuis que je t'ai vue : taquiner le bouton mais sans cueillir la rose. »
Elle a pigé.
« Tu n'échappes pas à la réputation des jeunes français, de dragueurs impénitents et surtout trop pressés. Tu me déçois mais je ne t'en veux pas. »
Pan ! Dans les gencives mais je l'ai bien cherché.
La nuit tombe quand nous revenons au camping. Une petite bise sur la joue et nous nous séparons sans mot dire : ni bonne nuit, ni à demain, pas même de Jeannot ou de Margaret.
Sous la tente, seul Raymond est présent. Il a sa tête des mauvais jours. Ses potes l'ont abandonné ou la drague a connu l'insuccès. En catimini il se venge sur un paquet de biscuits secs qu'il aide à faire descendre avec un banania froid.
Les autres ne sont pas rentrés quand je me décide à me rendre au bloc des douches. En sortant, je croise Henri et Alexandre, apparemment exténués de leur balade touristique en vélo.
« Faites vite pour vous laver ...l'eau est à peine tiède à cette heure »
Léonard et Casimir font toujours défaut quand nous terminons une partie de manille.
Le marchand de sable vient de passer.
Les ronflements de Raymond, l'odeur nauséabonde de pieds d'Alexandre, la réplique flatulente bruyante de Henri ont alimenté les chroniques intra tente et meublé une partie de la nuit. J'ai dormi du sommeil du juste, comme souvent, et n'ai perçu que des bribes d'altercation. Si l'un ne s'était tant goinfré et si le second s'était décidé à se doucher, les problèmes auraient pu être évités mais enfin...ces désagréments font partie de la vie communautaire.
Bis repetita aujourd'hui pour ce qui concerne le ramassage des moules pour quatre d'entre nous. Les deux couche-tard d'hier soir se sont munis de petites pelles, crochets et seaux et partiront à marée totalement basse à la cueillette de coques. Pour les aider, ils ont invité celles qui ont partagé leur soirée jusque tard dans la nuit à danser, à rire et peut être à boire...Ils vont s'amuser !!! Car pour satisfaire l'appétit de 12 personnes il faudra en soulever du sable mou pour dénicher les coques et surtout les laver. Elles sont remplies de sable et il est essentiel de les laisser se dégorger assez longtemps dans l'eau, de les nettoyer et de renouveler l'opération à maintes reprises. Mais qui veut la fin justifie les moyens. Brenda et Lauryn, les deux autres anglaises de notre connaissance, ne feront pas de la figuration si elles veulent également convier leurs copains à notre table.
Dans leurs accords, Margaret, Peter, Gérald et Christopher prenaient en charge l'achat des ingrédients, la préparation et la cuisson d'un plum-pudding typiquement british prévu pour être dégusté ce soir, après nos coquillages. Je dois me dépasser si je ne veux pas encore subir l'humiliation de réflexions désobligeantes consécutives à un plat non réussi ou mal cuisiné. Ils m'enquiquinent quelque peu mes deux « Casanova » de plage à ramener leurs soit disant futures conquêtes sous notre tente. A mon avis, ils vont vite déchanter quant au résultat final s'ils croient en l'infaillibilité de leur sex- appeal. Les deux miss sont à l'image de Margaret, à l'unisson de leur conviction : sympas les copains mais libido et libertinage ...it's forbidden, j'en mettrais ma main au feu.
Dimanche matin. La première semaine s'est achevée en apothéose pour notre groupe, sauf pour Raymond. Associés aux trois sujets britanniques et à deux nouvelles recrues parisiennes, nos nouveaux voisins au camping, nous avons battus un onze mixte belges flamands et hollandais en finale d'un petit tournoi sans enjeu. 2 à 1 mais j'ai marqué le but de la victoire et Margaret s'est carrément jetée dans mes bras pour me féliciter. Son tendre petit bisou par le bout des lèvres sur les miennes a remué ma sensibilité toujours en éveil. Il m'a fallu improviser pour le lui rendre. Il a été très bref mais sensuel : elle ne l'a pas refusé. La plus belle des médailles n'aurait pas eu le même attrait. Je suis convaincu qu'aucun baiser légal n'aura jamais la saveur de ce baiser volé.
Nous avons fêté cette victoire en dansant tous ensemble avec nos adversaires du jour jusque tard dans la nuit dans une guinguette aux parfums de vacances récréatives sur la route du Touquet.
Ce matin, de bonne heure, toujours sans Raymond qui préfère soigner son embonpoint avec l'aide de toutes les viennoiseries et friandises dont l'a gratifié sa mère, nous attendons Joseph. De retour du Portel pour le week end, il nous conduit à Etaples. Margaret et Brenda ont souhaité nous accompagner. Aux ½illades complices mais discrètes que cette dernière rend à Léonard, il ne m'est pas interdit de penser qu'il y a un peu plus qu'un simple flirt entre eux.
Nous prenons la direction du port pour assister à l'arrivée des chalutiers et bateaux plus petits des artisans pêcheurs locaux. C'est le branle bas de combat sur les quais. Les mareyeurs de renom du Boulonnais s'approprient les caisses de poissons et crustacés préparées par leurs marins. Les cabanons implantés sur le quai, appartenant aux petits poissonniers libéraux se remplissent et offrent aux particuliers un étal étonnant de diversité et de fraîcheur.
La pêche a été impressionnante par sa quantité et sa qualité comme souvent quand les coefficients de marée s'élèvent.
Joseph avait reçu comme mission de ramener chez nous, pour ses amis, voisins et un restaurateur de Marles les mines, un éventail de poissons nobles et des crustacés tout aussi réputés. Son choix s'est porté sur une quinzaine de soles presqu'aussi larges qu'une pelle de maçon, une bassine de tourteaux vivants, des anguilles de beau calibre et une caisse de harengs. De par la multitude des préparations possibles (fumés, en rollmops, marinés, grillés ou saurs) et leur prix relativement bon marché, ils sont très prisés dans les corons.
Nous viendrons récupérer nos achats en fin de matinée par sécurité : ils nous attendront sagement et surtout au frais dans les bacs emplis de glace pilée.
Pour ne pas rater la criée, c'est-à-dire la vente aux enchères de la production du jour, nous cavalons vers un immense bâtiment sis à l'entrée du port où s'amarrent les bateaux plus imposants. D'après notre guide improvisé, Joseph, sa salle d'accueil peut traiter une centaine de tonnes de poissons. Il s'automatise davantage chaque année : une halle réfrigérée et une présentation des lots de poissons sur tapis roulant l'ont modernisé depuis ce printemps.
Nous avons tous montré le même visage incrédule quand la vente a démarré. Le commissaire de vente débite à la vitesse de l'éclair et au fur et à mesure que les poissons passent devant lui les prix de vente qu'il a fixés. Ceux-ci diminuent à chaque instant jusqu'à l'acceptation du prix proposé par un acheteur.
Quel tohu-bohu ! Cà parle à voix haute jusqu'à crier pour se faire respecter, çà gesticule, çà rouspète, çà se bouscule mais il n'y a pas lieu de s'inquiéter : c'est le cheminement normal d'une telle vente.
Une heure après, nous en sortons, des décibels pleins les oreilles, mais enchantés par ce spectacle insolite.
Le parking extérieur est rempli de camions qu'on charge déjà. Dans quelques heures les départements au Nord de la Seine et ceux du périphérique parisien seront livrés et pourront apprécier le poisson frais de la Manche.
Sur le chemin du retour vers la camionnette nous croisons un jeune matelot. Il nous propose un panier de belles crevettes grises pour un prix dérisoire. Comme nos réserves alimentaires s'amenuisent nous sommes unanimes à les acheter mais Brenda s'interpose et insiste pour s'en acquitter :
« Vous avez été gentilles (texto) de faire voir à moi ce market. Je suis contente de offrir à vous ces... schrimps ».
Le français n'est pas parfait mais l'intention plus que parfaite. Nous lui en savons gré et la remercions surtout Léonard qui saisit l'occasion pour se montrer bien plus tendre que nous.
« Bin, mon fils, je ne te connaissais pas sous cet aspect ! » s'interloqua Joseph.
Après la longue dégustation et le décorticage qui finit par être lassant de nos petits crustacés, Peter, une fois n'est pas coutume, se propose de nous servir un thé. Il faut préciser qu'on approche les 16 heures. Gentiment, Joseph remercie son intention mais, joignant le geste à la parole qu'il accompagne d'un clin d'½il indicatif, il préfère se verser une rasade de vin blanc sec :
« C'est l'idéal pour accommoder et accompagner tous les produits de la mer »  tente-t-il de se justifier auprès de ses ouailles d'un jour.
Il doit récupérer sa nouvelle épouse en visite chez sa mère vers Equihen et nous salue presqu'aussitôt après avoir vidé sa bouteille.
Les animations traditionnelles d'un terrain de camping vont commencer : parties de boules, lancers d'anneaux, concours de jokari, parcours de croquet et pour enfants et adultes la sempiternelle balle au prisonnier.
Notre fond de caisse commune retrouve des couleurs d'optimisme en fin de journée. Les seules épreuves d'où nous sommes sortis en vainqueurs offraient de la victuaille bienvenue : un poulet froid avec mayonnaise grâce à la dextérité d'Henri aux anneaux et une tarte aux groseilles et cassonade récompensant la victoire de Casimir à l'épluchage de pommes de terre.
En fait, le grand vainqueur ce soir, c'est moi. Rien à préparer. Auparavant, j'avais perdu lamentablement à la chasse au trésor.
Vers 20 heures, chacun de nous, et pour la première fois, s'isole du groupe pour vaquer à ses propres occupations. Léonard va rejoindre Brenda, Casimir souhaite écrire ses cartes postales, Henri veut concurrencer Jacques Anquetil, Alexandre va soigner ses ampoules aux pieds et Raymond, une fois n'est pas coutume, renonce à s'empiffrer de sucreries. La réflexion désagréable mais méritée d'une fille à propos de son tour de taille le « mea culpabilise ».
Quant à moi, j'éprouve, après quelques soirées chargées, le besoin de me retirer sur la plage, face à la mer. Je me retrouve dans mon élément : j'apprécie beaucoup ce soir. Les touristes du dimanche sont repartis, le calme bienfaiteur est réapparu. Seule une personne s'y prélasse mais je n'aperçois pas son visage, seulement son chapeau de paille qui surplombe la chaise longue. Un chien errant s'y promène aussi, à proximité de la reculée, entre deux minuscules récifs parallèles visibles seulement par marée basse.
La lune se reflète en oscillant sur l'onde amortie qui décline vers l'infini à chaque fois qu'une grosse vague frappe violemment le gros rocher noirâtre terminant la plus rapprochée des avancées. Curieusement, j'assimile les rares nuages floconneux, la séparant de l'horizon qui souligne cet infini, à ses descentes de lit.
Le soleil couchant, les caprices du temps, l'immensité des océans, les aléas des éléments déchainés sont autant de prétextes à mes sources d'inspiration littéraire. Ce soir, le manège des nuages, le jeu de la nature, caressent essentiellement ma sensibilité poétique.
Comme tout poète, je suis essentiellement un homme qui garde au fond de lui-même un certain sens du mystère et la faculté de s'étonner. On ne peut l'être sans quelque folie...les miennes sont déjà bien ancrées dans mon égo. L'Art ne fait que des vers, chez moi le c½ur seul est poète.
La mer est descendue à son niveau le plus bas et va poursuivre son cycle lunaire. Les marées de vives eaux engendrent souvent un vent marin. Les vagues moutonnent déjà sous ses premiers souffles. Ils viennent rafraichir cette tiède nuit d'été. Ses rafales s'amplifient et soulèvent des rideaux de sable qui obscurcissent ma vue.
Le chapeau de paille dépasse toujours de la chaise longue. Bizarre... Il ne se s'est pas envolé.
J'y vois comme une intuition. Il s'agit d'un leurre... aucun visage dessous.
C'est cela l'intuition : la faculté prodigieuse à saisir de subtils indices, ceux que personne n'aperçoit. Parfois c'est une vue de l'esprit dans les ténèbres, parfois ce sont les aventures oubliées du destin. Il me reste à achever l'½uvre de cette intuition.
Le chapeau de paille est calé avec un manche de parasol. La toile de la chaise ne répond pas aux coups de vent répétés et de plus en plus intenses. Elle est occupée...par le gros chien aperçu tout à l'heure. Indifférent au changement de temps, il en écrase sérieusement.
Soudain, venant de l'arrière, des petites mains fraiches me cachent les yeux.
« Coucou Jeannot... lapin. Je savais que je te trouverais ici. Tu as tardé, j'ai eu un doute et je suis retourné au camping. Discrètement, j'ai surveillé les environs depuis l'entrée jusqu'à votre emplacement. Ouf ! Je ne t'ai pas aperçu et vu l'heure tardive, je me suis hâté de revenir ne serait-ce que pour récupérer mes affaires. »
« Tu as eu de la chance que tout ne se soit pas envolé avec le vent ! Tu peux dire merci à ton locataire.... »
« Voilà quelques jours qu'il me suit : nous avons sympathisé. C'est celui du gardien de nuit. Il comprend tout ...La preuve, je lui ai demandé de ne pas s'éloigner et de surveiller mon attirail. Il ne pouvait pas mieux faire... »
«  Tu ne m'as pas précisé que tu appréciais également de t'isoler parfois... ? » la questionné-je.
« Disons que j'aime écrire à l'abri des regards et écrire, pour moi, est une vue de l'esprit, un travail ingrat qui mène à la solitude. Quand je sifflote pour la rompre, mon daddy me compare souvent à un rossignol qui, assis dans l'obscurité, chante pour égayer, d'une douce mélodie, sa propre solitude. C'est aussi une douce absence de regards, nécessaire à mon équilibre.»
« Avec mes compliments... N'aurais-tu pas, dans ton arbre généalogique un William connu : Cooper, Blake ou Shakespeare ? »
Son visage se rubéfie de mon coup d'encensoir.
Margaret fait face aux derniers rayons d'un soleil qui se fatigue mais suffisants pour éclairer d'une teinte orangée sa petite frimousse. Ses adorables tâches de rousseur disséminées sur son visage de doux séraphin lui confèrent un cachet juvénile. Mais quand le vent se met à souffler, je vois une autre Margaret, tout aussi mignonne mais plus mature. Il balaye ses mèches de cheveux encore mouillés retombant négligemment sur son front et la gratifient d'une mine de sauvageonne effarouchée.
Visiblement, mes félicitations orales sur son parler français mais surtout mon attitude béate d'admiration devant la beauté étrange de son minois ne la laisse pas de marbre.
La fatalité s'en mêle...A l' instant même où nous allions échanger un court ou long baiser, je ne le saurais jamais, le fichu cabot n'a rien trouvé de mieux que de se réveiller et de venir saluer Margaret en lui sautant dessus. Le charme est rompu...
La fatalité est l'excuse des âmes sans volonté, la malchance nourrit ceux qui manquent d'ambition ou de culot...mais quand même ! Elles se sont donné rendez-vous pour gangréner ma soirée. Je suis décidément maudit. La poisse me poursuit...Est-ce une circonstance atténuante que la vie donne aux ratés de mon acabit ?
Margaret partage mon désappointement en haussant les épaules, les yeux dessillés. Elle est encore plus belle...
En désespoir de cause, je lui tends ma main qu'elle saisit en tremblotant quelque peu et nous retournons à nos pénates sans mot dire, le vague à l'âme et le c½ur en marmelade.
Ce n'est pas la première fois que les aléas de ma vie m'indisposent et me chagrinent. J'ai souvent rencontré l'invisible araignée de la guigne qui tissait sa toile argentée sur les lieux où j'étais heureux et d'où le bonheur s'était enfui.
Nous gravissons le dernier raidillon de sable rocailleux qui mène à l'entrée non officielle de notre bivouac : celui qu'empreinte le gérant quand il lui est nécessaire de réarmer, de vérifier le fonctionnement du transformateur ou l'entretenir.
Nous passons à proximité immédiate. Sans même nous regarder, nos mains se desserrent et une attirance mutuelle nous enlace fougueusement. Nous lui donnons un enchaînement sensuel dans une douce et tendre étreinte en nous allongeant à l'abri des regards éventuels derrière le muret de pierres prolongeant le bâtiment.
La nuit se dessine... Le rideau tombe sur le théâtre de notre amour naissant. Nos premiers soupirs présagent les derniers de la sagesse. Du moins le croyais-je !
« Hello  Margaret ! Je te cherche depuis longtemps...As-tu oublié que nous devons aller superviser Lauryn et Christopher sur les tréteaux du cercle d'art dramatique anglais à Boulogne ? Dépêche-toi, nous sommes très en retard. »
Peter accélère le pas pour venir à notre rencontre et saisit Margaret par le bras pour la presser. Il remarque nos vêtements empoussiérés de sable fin, comprend la situation puis esquisse un sourire plein d'à propos.
« Tu m'as fais perdre la tête, à demain. Je .... » me distille-t-elle d'une petite voix enrubannée d'une émotion encore palpable.
La tente est distante de vingt mètres mais le chemin me semble très long pour l'atteindre.
Je prétexte un mal de tête à mes potes pour m'allonger dans mon petit coin et poursuivre mon bonheur inachevé.
Mon premier vrai baiser....c'est une divagation, tout chavire. Il ne se raconte pas. Il se vit, il alimente les rêves et il va probablement créer mes premières insomnies...
Il se dégageait une forme de poésie quand nos deux âmes se confondaient dans ce premier baiser...une poésie que nous étions les seuls à vivre, intensément.
De ma vie, je veux toujours en faire un rêve puis, de ce rêve, une réalité. L'un de mes fantasmes a été exhaussé bien au-delà de mes espérances : je suis amoureux.
Cet amour, né dans un sourire, a grandi dans ces baisers.
Il y a des yeux qui reçoivent la lumière, les yeux de Margaret la donnent. Ils sont ancrés en moi et illuminent ma nuit. L'amour ne doit pas rendre aveugle, il se suffit à lui-même, il reçoit sa lumière...éblouissante.
Je me suis endormi dans son regard...
Un contretemps, pas trop fâcheux pour ce qui me concerne, accélère notre départ. Joseph est venu nous rechercher avec un jour d'avance. Il doit se rendre lundi sur la dépouille d'un parent proche.
J'avais revu ma douce amie, l'espace d'une heure, le lendemain matin de notre premier je t'aime, tu m'aimes, on sème pour la vie...
Nous éprouvions le plus beau sentiment du monde : celui du mystère. Leurs yeux restent fermés à ceux qui ne connaissent pas cet émoi. Les mots nous manquaient pour l'exprimer mais notre romantisme naïf touchait à la sensibilité et invitait à cette émotion.
Seuls au monde, nous naviguions au gré de l'enchantement qui nous envahissait tendrement, nous embaumait de caresses mélodieuses et de mots d'amour. Et quand ces derniers devenaient superflus, la nature, par un sublime tour de magie, nous coupait la parole et nous proposait les baisers.
Curieusement, nous avons abrégé le dernier, certainement pour ne pas céder à une certaine tristesse, quand un klaxon lui a rappelé son départ programmé pour deux jours. Le séjour culturel de ce sextuor britannique prévoyait un stage linguistique, déjà vécu, et la visite de plusieurs musées parisiens. Le Louvre ouvrait la voie à leur érudition française en devenir.
Nul ne les a jamais revus. Nous nous sommes légitimement inquiétés puis nous nous sommes posé des questions restées sans réponse. La réalité, confirmée par Tarzan, le surnom du gérant, était évidente. Leur départ était prévu de longue date. Du reste un autre groupe faisait connaissance avec la cabane-dortoir où ils étaient installés le jour présumé de leur faux retour.
J'étais abasourdi, sonné puis K.O. comme un boxeur compté 10 sur le ring après un uppercut magistral. Mon c½ur se morcelait.
Mes défauts sont légion mais je considère comme une qualité celle qui me permet de relativiser l'importance et la portée des évènements désagréables et affligeants. Je ne suis pas assez fou pour préférer le chagrin à l'oubli.
Néanmoins, il est vrai que j'ai marqué le coup. Très abattu, j'ai cru que le ciel m'était tombé sur la tête mais Léonard, lui, s'était carrément effondré, de gros nuages noirs dissimulaient son soleil d'hier. Combien de larmes va-t-il verser pour noyer son grand chagrin ? Brenda lui avait fait naître le plaisir dans l'éclosion de leur tendre amour.
Immanquablement, ils l'avaient comblé.
Aujourd'hui encore, ses regrets et ses remords constituent sa blessure qui ne guérit pas et son châtiment s'éternise, impitoyable. Il vit un enfer, en ce monde présent, enfermé dans son c½ur d'homme mélancolique.
La belle Thérèse, sa petite amie Marlésienne, l'officielle, saura-t-elle combler le vide créé par sa désillusion ? Je les connais bien tous les deux et suis très optimiste.
Quant à moi, est-ce le privilège de mon âge? Est-ce mon insouciance chronique ou mon infirmité de l'esprit et du c½ur, donc de l'indifférence ? Toujours est-il que cette épreuve conforte mon caractère et mes pulsions : j'ai la défaite en horreur aussi j'entreprends toujours de l'oublier et pouvoir oublier, c'est le secret de l'éternelle jeunesse. Plus tard, je deviendrai vieux par le souvenir...Pour l'instant, je m'en tiens à mon jeune âge et me console en pensant que mes défaites de la vie conduiront à mes grandes victoires !
En deux heures, la tente est démontée, la table et les chaises sont repliées et chacun a récupéré ses affaires. Joseph s'assure que nous avons honoré toutes nos dettes chez Tarzan et nous enjoint de prendre place dans le Tub. En avant Cocotte...On retourne à la maison.
Léonard est encore en état de choc, moins prononcé mais toujours présent, pire, léthargique. Nous nous asseyons dans le fond, côte à côte. Au passage devant les potes je leur fait comprendre discrètement de nous oublier dans leur conversation et leurs singeries habituelles.
Il m'est plus qu'un ami, un complice. Je me dois de le soutenir en ces moments difficiles que je lui souhaite éphémères. Quand la complicité cesse, l'amitié s'évanouit ...Oh ! L'horrible épilogue...
Il ne lui reste plus qu'à méditer et, je l'espère, embrasser dans son esprit la conviction de Jean Cocteau « Le passé n'est pas simple, le présent n'est qu'indicatif et le futur toujours conditionnel ».
Le 43 de ma rue Pasteur m'accorde un sourire opportun.
« Tiens mon pote, prends ce mouchoir, essuie ta dernière larme et regarde devant toi. Thérèse n'a pas supporté de devoir t'attendre plus longtemps. Elle est venue t'accueillir jusque chez moi.
Les seuls beaux yeux sont ceux qui te regardent avec tendresse. Le regard qu'elle te porte est un désir. »
Ces paroles lui mettent du baume au c½ur. Il me le fait savoir en posant son bras sur mon épaule et me murmure : « merci Jeannot, merci ».
Ciao tout le monde. Nous ne nous attardons pas à prévoir nos retrouvailles ces prochains jours. Marles les mines sent bon le chez soi pour tout le monde. Aidé par papa qui nous a entendus arriver, je déballe mon barda pour l'amener sous la véranda.
« Bonjour fiston. On déballera tout demain sauf peut être ton linge sale, ta mère m'en a déjà parlé. En voilà une qui est ravie de retrouver son grand. »
Lui...non peut être... mais il ne veut pas que cela soit dit.
Et, d'un air malicieux, il ajoute :
« Ta mère a été très occupée ces derniers jours. Elle s'est quand même mise aux fourneaux pour fêter ton retour mais elle n'a rien trouvé de mieux à cuisiner qu'une choucroute. Tu te rends compte ? C'est insensé ! En plein été, quelle drôle d'idée ! ».
Voilà l'humour à quatre sous de mon père...Incorrigible et plein d'esprit dans ses élucubrations. C'est, de loin, mon repas préféré, à égalité quand même avec les moules-frites.
La soirée a été consacrée essentiellement aux anecdotes vécues, à l'ambiance du camp et ses animations et aux plaisirs rencontrés.
Connaissant papa, hâbleur patenté quand il s'agit d'évoquer son fils, érudit comme un dictionnaire et beau comme un apollon, je retarde le moment pour évoquer les rencontres galantes. Je ne lui connais que deux faiblesses : son manque d'ambition personnelle et son absence totale d'objectivité à mon égard.
«  On y arrive quand même ? Allez raconte. »
Evidemment, pour satisfaire sa vanité, j'enjolive les décors, j'exagère les conquêtes, je lui parle de mon romantisme apprécié par la gent féminine et je fais surtout l'éloge de mon pouvoir de séduction. Je conclus, pour flatter son égo, par un « tel père, tel fils » qui le bouffit d'orgueil et de suffisance. Sacré papa.
Demain, j'évoquerais avec maman le côté moins agréable. Elle adore les petits potins de c½ur. Je suis même persuadé qu'elle ira de sa petite larme quand je lui narrerai la fin tristounette de l'épisode passionnel et sensuel partagé avec Margaret.
Son souvenir me hante maintenant. J'ai vécu des instants d'intense bonheur avec elle. Je pourrai certainement atténuer la douleur de mes larmes de c½ur, mais de mon c½ur seul, plus difficilement.
Le rituel des vacances scolaires a vite repris le dessus et il en sera ainsi jusqu'à la prochaine rentrée. Les premiers pas au Lycée Carnot de Bruay en Artois ne me soucient pas. Certes, il faudra bousculer les habitudes, s'adapter aux nouvelles circonstances mais n'est-ce pas le meilleur moyen de faire évoluer les choses ?
J'établis mon programme du mois d'août à haute voix sans trop m'intéresser à maman qui, pourtant, attend que je lui prête une oreille attentive.
« N'échafaude pas trop de plans. Il y a eu du nouveau pendant ton escapade sur la côte d'Opale. Ce samedi, nous sommes invités au mariage de ta cousine Wadzia : elle s'est enfin décidée à ne plus faire languir son Stanis ; il a de la constance le brave. »
Les extrêmes s'attirent dit-on. On ne peut trouver, dans ce couple, affirmation plus conforme à la réalité. Autant ma cousine, que j'adore, est un bout en train au caractère très agréable mais affirmé, doublé d'un tempérament de feu, autant il est effacé, gauche et timide. Mais ils s'aiment...Il sera néanmoins nécessaire pour lui de composer avec ma tonique et piquante cousine. Pour l'amour d'une rose, il sera le serviteur de mille épines...
« Tu vas revoir Joseph après demain ; il ouvre son salon à 8 heures pour te couper les cheveux. Tu ne crois pas qu'il y a un peu de laissez aller dans ta façon de paraître ?
Et la semaine prochaine un autre grand voyage t'attend. Ton père et moi, mais surtout lui, nous nous sommes décidés à te laisser partir, avec ta s½ur, par les routes des mines à Bouchain. Nous vous y rejoindrons avec l'inévitable Joseph et son épouse que nous connaissons très peu. »
Ma mère se rend compte de mon incompréhension voire de mon incrédulité.
Je suis ravi à l'idée d'y aller mais comment ?
« Ton vélo a été révisé complètement. Il est même ressorti de chez Mandera avec une petite prime due à ta réussite au BEPC : deux belles sacoches en simili cuir noir et bleu où tu pourras mettre tes affaires, notamment ton attirail de pêche et le casse-croûte ».
« Super ! Merci maman, merci pour le cadeau mais aussi pour cette heureuse initiative de nous envoyer chez mon oncle Jules et tante Wanda. Il y a quand même beaucoup de kilomètres, entre 70 et 80...Tu n'as pas peur pour Monique ? à 15 km de moyenne horaire, il nous faudra au moins 5 heures sans compter les pauses  et les incidents éventuels genre crevaisons ou fatigue ? Et ma petite s½ur déteste dépendre de mon autorité, tu le sais bien... »
« C'est une condition siné qua non que d'obtempérer à ce que tu lui diras au moins pendant le trajet...Je ne peux pas lui demander l'impossible pour l'après voyage ! Je lui fais confiance quant à sa résistance physique et ce en dépit de ses 12 printemps. Elle disposera du nouveau vélo, muni d'un dérailleur à trois vitesses, de sa copine Colette partie en colo dans les Ardennes. »
Elle ne voudra pas se faire distancer par son frère et elle hait les reproches car elle a du tempérament la bougresse... Je suis donc confiant.
Deux parties de pêche, un match de foot et un après-midi de piscine à Calonne-Ricouart plus loin, me voilà endimanché dans un costume gris anthracite dont les mesures n'ont pas tout à fait suivi ma croissance ultra rapide. Pour entrer en seconde, la carte d'identité est obligatoire et quand je suis passé sous la toise, début juin, 1,88 mètres se sont affichés.
Maman et Monique arborent des superbes robes fuchsia cousues par Boucha, ma grand-mère maternelle et couturière de son état, agrémentées de passementeries argentées que je trouve ravissantes, distinguées et de circonstance.
Mais je suis davantage en admiration devant mon père : il porte gaillardement un blazer bleu marine mais surtout son galurin noir qui le fait ressembler à un mafioso de l'époque de la prohibition en Amérique. Il en impose... les jaloux il les indispose, de fierté il se décompose, et en apothéose il se prédispose à prendre la pose devant le photographe qui immortalise chaque arrivant dans sa petite boite noire. C'est mon père, un homme digne de ce nom.
L'entrée de la maison des mariés, en briques salies par les poussières de charbon comme toutes celles des corons, s'est embellie d'un entourage constitué de fleurs blanches , roses et rouges lui conférant un air de fête.
En cette fin de matinée, le ciel se couvre d'une légère nébulosité mais cela n'entrave en rien l'ambiance festive qui se dessine. Et pour les futurs mariés, peu importent les nuages, pour eux, il y a toujours du soleil par-dessus.
Il y a foule d'invités : la famille, les amis proches, les collègues de travail. Les « bonjour, comment çà va depuis qu'on ne s'est vu ? », « Que devient votre fille, que fait-t-elle ? » « Vous êtes grands-parents paraît-il ? », «  Comme ils ont grandi vos enfants ! », et les bises sur la joue pour se saluer, quatre à chacun s'il vous plaît,...çà me saoule et me déstabilise.
Ma sensibilité se contracte, une crampe me saisit l'esprit...ma timidité, en public, se manifeste une fois de plus mais je la considère comme une forme de politesse dans cet imbroglio de questions et d'indiscrétions.
Le flot de paroles s'estompe soudainement quand nos trois musiciens entament les premières notes de musique traditionnelle polonaise adaptée aux circonstances. Ils viennent d'aborder le dernier virage qui doit nous les amener. Entourés d'une kyrielle de jeunes enfants émerveillés par la mélodie entrainante, propice aux réjouissances et par leur costume folklorique haut en couleurs, ils annoncent le cérémonial de ce jour.
Le maestro de notre trio, joueur réputé de bandonéon, est un animateur occasionnel mais doué et bien connu de la population locale. Accompagné, comme il est de coutume, d'un violon et d'un saxo, il nous salue à sa façon en interprétant un air très célèbre que certains, parmi nous, reprennent en fredonnant le refrain.
Le petit entracte, pour eux, constitué d'un premier contact avec le comptoir improvisé, sous la véranda, garni à souhait, leur est prétexte divin à se rafraîchir le gosier. Mais rien qu'un verre...Il y a du chemin à parcourir...
Ils ouvrent le cortège, suivis des futurs mariés qui viennent prendre place sous les acclamations des invités. Deux jolies petites filles, toutes intimidées, soutiennent la longue traîne blanche bordée de dentelle éburnée de la robe de mariée.
Le cortège se forme dans un ordre dont j'ignore les convenances.
Sur le chemin qui mène à l'église, quelques hommes, souvent les mêmes, dont mon père, servent un verre de vodka à ceux des voisins ou amis du coron qui viennent satisfaire leur curiosité mais aussi témoigner de leur sympathie. Leurs épouses et enfants se partagent les friandises que les cavalières des jeunes hommes invités à la noce leur distribuent avec un sourire non feint.
Les musiciens s'arrêtent sur le parvis de l'église et, avec l'aide des volontaires enthousiastes, forment une haie d'honneur dans laquelle s'engouffrent les toujours futurs mariés.
Le prêtre les convie chaleureusement, avec une réelle bonhomie, à prendre place devant l'autel. Le sacrement du saut périlleux dans l'avenir va unir le duo présent ou...le duel futur !
Une pointe d'émotion, deux oui pour un nom, une pluie de riz porte bonheur à l'issue de la cérémonie...et voilà nos tourtereaux unis pour le pire et le meilleur.
« Ils pourront maintenant résoudre à deux les problèmes qu'ils n'auraient pas eus tout seul » ironise papa.
Puis, il en rajoute une petite couche en susurrant à l'oreille de Wadzia, sa nièce donc, avec laquelle il s'entend à merveille :
« Quelle belle cérémonie réussie ! Il était attendrissant l'instant où il t'a passé l'anneau au doigt et toi un autre, moins visible, à ...son nez ! »
Elle éclate de rire et lui caresse la joue de sa main gantée de satin puis l'embrasse en haussant légèrement les épaules. Elle veut lui signifier que le temps des bêtises et de la désinvolture qu'ils ont longtemps partagé est peut-être révolu aujourd'hui.
Et il conclut par une petite réflexion à l'humour douteux mais recherché comme il en est coutumier :
«  La sentence est prononcée : à dater de ce soir tu seras condamnée de drap commun !!! ».
Et, en revenant vers nous :
« Ils se rendront vite compte que le mariage vaut plus par ce qu'il nous épargne que par ce qu'il nous procure. »
« Tais-toi donc...défaitiste. Tu as l'air tellement malheureux. » Lui rétorque maman en lui donnant, discrètement, un coup de coude dans le dos, histoire de lui rappeler à ne pas trop parler, surtout pour radoter ou sortir des stupidités.
Le cortège reconstitué chemine lentement mais gaiement vers le grand hall d'entrée de la salle paroissiale où mille douceurs s'affichent et affolent les regards envoûtés de désir épicurien.
Les pétards crépitent de toutes parts.
La tradition invite monsieur le curé au vin d'honneur.
La gourmandise étant l'apanage de tout homme, il ne faillit pas ...Petit à petit, tout en monopolisant l'attention de ses ouailles par d'aimables propos à l'égard des jeunes mariés, il s'approche du buffet aux attraits tentaculaires.
Le maître de cérémonie, maman, juge le moment opportun pour intervenir. Elle se saisit d'une coupe de champagne, enjoint les convives à porter un toast en l'honneur de nos tourtereaux. Les attentions culinaires, préparées avec un savoir faire reconnu par des cuisinières attitrées pour toute grande réception, sont alors présentées à leurs regards admiratifs.
« Monsieur le curé est en contradiction avec son « Notre Père ». Il succombe à la tentation... avant qu'elle ne s'éloigne ou alors il a très faim » plaisante papa avant de poursuivre, à haute voix, par un jeu de mots ambigu :
«  Mon dieu ! Que votre volonté soit fête... »
Les jeunes époux se sont éclipsés pour satisfaire à un rituel. Ils sont repartis vers la demeure de Wadzia et leur futur domicile conjugal en compagnie de leurs demoiselles d'honneur.
La mariée rend visite à tous ses voisins et, sur les perrons, offre aux dames et enfants le placek. C'est le gâteau traditionnel, une brioche polonaise aux raisins secs et recouverte de pépites et gravier issus d'un mélange composé de beurre, sucre et farine. Le marié propose aux hommes un verre de vodka ou de genièvre.
De retour de leur long périple, ils sont applaudis par tous les convives, invités à festoyer durant deux jours comme il se le doit dans toutes les grandes fêtes polonaises.
Je fais partie des ados, cavalières et cavaliers désignés regroupés dans un angle de la salle. Nous sommes six couples dont deux officiels, deux bien assortis et deux formés au pied levé pour les besoins de la cause.
Maudit soit celui ou celle qui m'a collé Françoise dans les pattes. J'enrage. Elle est arrogante, encombrante, presqu'impotente, insolente mais surtout moche, mais moche...comme un cul de chèvre.
Mon éducation me force à accepter le sort qui ne m'a guère souri et à ne rien laisser paraître. Je l'ignore poliment.
C'est reparti du côté des musiciens. Nos jeunes époux ouvrent le bal au son d'une valse viennoise interprétée par nos trois virtuoses. Cette appellation n'est pas usurpée : jouer du Strauss avec trois instruments relève d'un exploit dont ils s'acquittent à merveille.
Par contre, celui qui ne s'acquitte pas de sa tâche, c'est Stanis. Au grand dam de son épouse, il ne sait pas danser et après avoir esquissé quelques pas maladroits et s'être fait sifflé par une assemblée attentive, il se retire, nullement gêné.
A peine s'est-il éloigné que ma cousine cherche des yeux son nouveau partenaire. Comme je le pressentais son choix s'est porté sur mon père. Le beau Danube bleu perd de sa couleur et ouvre la voie à une valse lente, Cendrillon je crois, de Prokofiev ; une des plus belles mais des plus difficiles à danser.
La valse lente, c'est comme un poème, une poésie muette murmurée en silence. C'est se dire plein de choses sans prononcer un seul mot.
Les vertus dynamisantes du gewurztraminer donnent des ailes à mon père. Encouragé par une cour d'admiratrices, il valse à merveille, il est aérien, il devient vaporeux aidé en cela par sa partenaire, une plume gracieuse qu'on imagine danser en état d'apesanteur. Leur chorégraphie spontanée est orchestrée par un désir enfiévré de faire vivre leur émotion. La prestation artistique est éblouissante et noble. Les bravos crépitent...Mon père n'en attendait pas tant mais il supporte aisément les félicitations. Wadzia plus discrète et modeste le remercie en l'étreignant ce qui n'est pas pour lui déplaire.
La piste de danse accueille maintenant les amateurs de polkas qui évoluent dans le plus grand respect des traditions : en poussant des cris bien appropriés à certains passages et en tapant du talon à plusieurs reprises dans d'autres.
Les efforts ont ceci d'authentique et d'incontournable : ils donnent soif. Les hommes saisissent ce prétexte, mais à mon avis ils sont plus essoufflés que déshydratés, remercient leur partenaire et rejoignent le bar improvisé.
Notre trio de concertistes les imite mais l'entracte est de courte durée. Quand ils passent devant moi, je crois comprendre qu'ils vont interpréter une série de tangos.
Je me sens soudainement lâche, veule, bas et méprisable. Je pare surtout au plus pressé pour m'échapper, en prétextant un appel à l'aide de ma mère, et ainsi éviter la corvée de faire danser Françoise.
Pourtant j'adore tanguoter, c'est comme une pensée triste mais vivifiante qui procure un maximum de sensations.
Parfois même, quand les deux protagonistes n'en font plus qu'un, entrainé en cela par le vertige que procure cette musique, le tango devient l'expression perpendiculaire d'un désir horizontal...Mais avec Françoise cela devient le théâtre du n'importe quoi.
Il me fallait prévoir et anticiper...Ma lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de mes facultés. Elle ne m'est pas encore une maladie menant à la solitude totale mais il faudra que je veille au grain.
Le deuxième couple d'ados mal assorti s'est désuni à ma plus grande joie. Elle, la plus jeune, s'est réfugiée sous les jupes de sa mère ; lui s'est lancé dans le tourbillon effréné du tango avec ma cavalière attitrée et ils semblent s'entendre à merveille. Ouf !
Des jeux, des plaisanteries, parfois orientées en dessous de la ceinture, des a capella de soprano, de prima donna ou de baryton dont l'avenir, dans la chanson, n'a pas répondu aux espérances, ont meublés la fin d'après-midi.
Un moment attendu de la cérémonie du mariage se prépare. Nos jeunes mariés montent sur une estrade improvisée à l'aide d'une porte de grange posée sur de petits tréteaux.
Fou rire général dans l'auditoire quand Wadzia annonce, le plus sérieusement du monde, que son nigaud de mari ignore complètement qu'elle porte une jarretelle. Et c'est dans l'hilarité indescriptible qu'elle lui indique la marche à suivre pour la lui ôter. Il s'exécute avec une maladresse navrante. Ne sachant qu'en faire, c'est son épouse qui lui lève le bras pour la montrer à l'assistance.
Et la vente prend forme. La jarretelle est proposée aux enchères. Le produit de la vente se destine aux mariés pour leur voyage de noces. Bruno, mon oncle mais surtout père de la mariée, rafle la mise. Volontairement il a placé la barre très haute.
Des valses musettes, des marches, un pasodoble se succèdent monopolisant de plus en plus d'adeptes. Et, avant de succomber aux agapes dont les effluves commencent à nous chatouiller les narines, les hommes attendent, impatients, l'invitation d'une dame au titre d'un tango bleu décrété par le bandonéiste.
« Jeune homme ! Accepteriez-vous de m'accompagner pour cette danse, »
Je viens d'être sollicité par la plus belle femme de la soirée. Mon étonnement est à son comble. Le plein de moi-même est pris en défaut.
« Tu ne me connais pas mais nous nous sommes croisés tout récemment à la piscine de Calonne à la fête nautique ».
Soudain le déclic. Je la revois. Elle monopolisait tous les regards dans son maillot de bains vert émeraude qui dévoilait son corps sculptural. Je n'avais pas échappé à l'envie générale de ses admirateurs, cette passion humaine la plus constante, ce désir commun de s'engouer pour elle, pour son sourire ou un simple mot.
« Avec le plus grand plaisir. C'est un honneur pour moi mademoiselle ?... »
« Elisabeth » me répond-t-elle d'une voix encore plus douce.
Mon saisissement est à son comble. Je suis décidément quelqu'un de très sensible.
Les premiers pas sont hésitants, je n'ose la serrer comme il se doit pour la guider et l'entraîner dans ce tourbillon de volupté mais ma notoriété naissante est en jeu et j'entreprends de mener la danse.
J'esquisse un petit renversé sur les dernières notes qui la ravit et son « Merci beaucoup Jeannot...Bon sang ne saurait mentir » me va droit au c½ur.
Elisabeth, une Catherinette je crois, rejoint son fiancé. Françoise me lance des yeux furibonds. Papa constate que la relève est assurée et maman, d'habitude si discrète, laisse paraître une certaine fierté et m'invite déjà pour une prochaine danse dans le courant de la soirée.
Nous sommes tous conviés à passer à table. La place de chacun est précisée sur le menu nuptial glissé astucieusement dans l'éventail formé par la serviette.
Le blablabla, les verbiages, les indiscrétions et la narration d'histoires graveleuses vont s'enchaîner maintenant au rythme des plats savoureux énoncés. Trois dames en tenue de circonstance, souriantes et disponibles nous servent. J'ai relevé du filet de saumon en gelée sur coulis de concombre, une croûte de ris de veau à la crème d'ail confit et la sempiternelle volaille polonaise, le canard de Barbarie sur lit de choux rouges aux pommes.
Les trois heures passées à « se taper la cloche » m'ont insupporté. Je n'en laisse rien paraître d'autant plus que le menu reflétait bien la délicieuse réalité des plats annoncés mais rester assis à écouter son voisin ou à faire semblant ... me déstabilise et m'ennuie. Serait-ce un tempérament d'ours solitaire qui sommeillerait déjà dans mon attitude ? L'avenir me le dira...
Le verbe est haut, les rires sataniques, les esprits échauffés quand sonne l'heure d'une pause gastronomique décrétée par maman pour permettre de débarrasser partiellement les tables.
Les musiciens rechargent leurs accus et décident, pour éviter qu'une léthargie prévisible ne vienne prendre le pas sur une ambiance qui s'étiole, de raviver les neurones de tout un chacun. Ils attaquent une mazurka digne de ce nom, très rythmée et au tempo vif.
Le vin coule à flot et freine les velléités des amateurs au grand dam de leurs épouses qui doivent les pousser sérieusement à rejoindre la piste de danse.
J'en profite pour prendre l'air et suis surpris du monde qui souhaite également s'oxygéner mais aussi se soulager la vessie.
« Faîtes attention aux fleurs » « N'allez pas là-bas, c'est le potager de monsieur le curé » nous crie une voix féminine, inconnue, certainement la « gardienne » du presbytère.
Tu parles...cause toujours. Quand il y a urgence, peut importe le flacon pourvu que ce soit en express !
La température est douce et propice à une évasion romantique de l'esprit. Je ne m'en prive pas, je redeviens poète sous le clair de lune, celui qui rêve mais qui fait rêver aussi.
Des applaudissements et des sifflets d'admiration viennent rompre mon charme nocturne. La pièce montée en profiteroles fourrées de glace vanillée, recouvertes d'un chocolat noir chaud qui semble larmoyer, fascine notre convoitise qu'il est difficile de contrôler. Les amandes effilées qui la parsème subliment davantage encore ce chef d'½uvre. Le couple de mariés miniatures trônant au sommet de cette pyramide rappelle le cérémonial mais personne n'y prête attention.
Il incombe à la nouvelle maîtresse de maison de présenter chaque assiette ce dont elle s'acquitte bien volontiers avec un savoir-faire évident.
Minuit sonne. Les esprits masculins sont chauds, les dames toujours fringantes et enjouées, les ados soporifiques.
Sur le baromètre éthylique, papa atteint le niveau de son euphorie artistique. C'est souvent le premier stade de sa source d'inspiration musicale.
Ma cousine, dont le nouveau statut de jeune mariée, n'entrave en rien sa joie de vivre, alimente son côté boute en train et sa créativité, constamment en ébullition, en suggérant une récréation inédite dans un mariage polonais. Elle se concerte avec les acteurs désignés : les trois musiciens, papa et Edmond, un touche à tout génial en matière de musique.
Mon père troque son chapeau des grandes occasions contre celui d'un cowboy qui s'empoussiérait sur le haut d'une panetière et règle son harmonica chromatique qui le suit en chaque circonstance festive. Un banjo succède à la mandoline, le violon se satisfait du même archet, une guitare sèche supplée le saxo. Le dernier arrivé s'empare d'une vieille planche à laver, récupérée au fond d'une buanderie et l'appuie sur son poitrail. Pour être tout à fait en concordance avec l'image stéréotypée des instruments de musique Country, il a pu s'approprier cinq dés à coudre qu'il adapte à l'extrémité de ses doigts.
Le décor est planté. Les premières notes surprennent mais très rapidement les ballades Western rayonnent de leur entrain communicatif et enflamment l'ardeur attentiste de tous les participants.
Je suis sidéré. Jamais je n'avais vu autant de personnes danser dans une ambiance aussi colorée avec un tel enivrement jubilatoire.
Et je crois être victime d'une hallucination passagère quand j'aperçois ma mère participer à un tête à tête endiablé avec mon oncle Antoine. Et vas-y que je farandole, que je sautille en tous sens, que je ponctue le rythme pétulant de youpi, que je tape bruyamment le plancher du pied et que je soulève les volants de ma robe... C'est grandiose. On se croirait dans les montagnes Appalapaches ou dans l'Ouest américain.
Je fais partie de tout ce monde qui se grise sur cette musique entraînante. Je me surprends même à apprécier et j'en redemande, à l'instar des autres exécutants en mal d'exotisme.
La nuit a ouvert son théâtre de réjouissances. Le vin coule toujours et, inexorablement, va affaiblir la résistance des moins aguerris. Je crains pour mon père. Ses séries de valses, son heure passée à l'harmonica, sa hantise de la déshydratation comblée par un traitement de choc à base d'alcool ... Va-t-il supporter ?
En fait, il va bien passer le cap. Maman lui a remis en mémoire qu'à l'entrée, dans deux grandes coupes posées sur un guéridon, deux « anti-pompette » attendent les volontaires décidés à abaisser leur degré d'éthylisme. Il s'agit d'une ancienne coutume qui consiste à manger de gros cornichons marinés dans une eau salée parfumée à l'aneth ou des rollmops maison pour non seulement se dessoûler mais également pour se revigorer. Les hommes en sont conscients et je remarque avec satisfaction qu'ils se sont déjà bien servis.
Couché vers 5 heures du matin, je me réveille gaillardement à midi. Il y a de la brioche sur la table pour mon petit déjeuner et un petit mot me précise que je dois rejoindre mes parents vers 12h30 mais, aujourd'hui, au coron de Quennehem.
Les belles fêtes sans lendemain n'existent pas...Les invités sont en nombre un peu plus restreint mais je constate que tout le monde se superforme, s'autosatisfait de sa soirée d'hier et s'apprête à remettre gentiment le couvert pour midi.
Un gros orage s'est abattu dans la matinée, cassant çà et là quelques branches mortes encore attachées aux arbres fruitiers. L'allée d'accès, dallée d'épaisses ardoises de récupération, n'a pas encore évacué les trombes d'eau et la terre est spongieuse. Les femmes se déchaussent pour ne pas mouiller leurs chaussures. Les hommes, égoïstement, passent sur les parterres où ils s'enlisent presque. Oh ! Cela ne les embête pas de les salir...ils savent que leurs épouses ne supporteront pas et finiront par les nettoyer.
Les festivités amorcent une pente décroissante dans leur entrain mais demeurent très cordiales. Cela me convient parfaitement. Je m'enhardis même à engager des conversations : quelle évolution !
Les femmes pensent déjà au lendemain. Certaines, toujours les mêmes, se donnent rendez-vous pour remettre de l'ordre et procéder à un nettoyage non superflu.
Ces messieurs les assurent de leur soutien mais je reste perplexe quant à leurs résolutions promises. C'est bizarre...ils trouvent toujours prétexte, dans ces moments là, à vaquer à des tâches plus urgentes.
C'était la minute des bonnes intentions. A croire qu'elle a ravivé leur flamme festive et communicative...La jeune mariée s'affaire à présenter des amuse gueule savamment préparés par les parents proches tandis que son mari est dispensé, bien involontairement de verser à boire. Les disciples de Bacchus s'en sont chargés et continuent sur leur lancée.
L'efficacité de leur prestation donne déjà de bons résultats et arrive ce qui advient toujours dans ces cas là : papa, encouragé par tous ceux qui connaissent ses talents de ténor léger pousse sa chansonnette puis des airs de comédies musicales connues. Son registre reprend les mélodies d'Adamo dont il est un fervent admirateur. Il se risque ensuite, une fois ses cordes vocales échauffées, à plagier Elvis Presley dans une interprétation réussie de « O sole mio » et clôt son récital en cédant aux sollicitations de celles et ceux qui connaissent son répertoire. Il trouve souvent un écho auprès de son auditoire qui reprend en ch½ur les refrains. C'est touchant et gentillet.
J'ai quitté la noble assemblée peu après le buffet du soir. Avec Jojo, nous avions projeté d'aller au cinéma Gambetta pour découvrir le dernier film de notre vedette préférée, John Wayne dans Rio Bravo.
Mon pote me fait la gueule et je crois en connaître les raisons. Il a tout lieu de se plaindre de notre amitié...
« Les inséparables, tu parles... » M'objecte-t-il, en proie à une déception légitime que j'aurais ressentie si les rôles avaient été inversés.
Il serait vain de me trouver des circonstances atténuantes qui adouciraient son ressentiment de ranc½ur, il ferait la sourde oreille.
Nous qui passions toutes les vacances scolaires ensemble, qui avions planifié avec soin nos activités estivales...je dois reconnaître ne pas avoir respecté notre pacte. Les aléas de la vie ont fait de nous deux victimes, mais Jojo est le plus sérieusement atteint.
Dois-je me culpabiliser totalement ? Son père ne lui a pas ou ne nous a pas pardonné l'épisode de nos exploits condamnables et condamnés par la gendarmerie nationale et l'a puni en le privant du séjour au camping du Portel. A mon retour, il a été envoyé chez un cousin, agriculteur dans les Ardennes. C'était la pleine époque d'engranger le foin et de récolter les pommes de terre destinées à sa consommation mais aussi à la revente. Jojo s'est converti, contre son gré et bien malgré lui en garçon de ferme pendant une dizaine de jours.
Le lendemain de sa réapparition, il s'est empressé de venir me rejoindre mais j'étais indisponible : nettoyage, peinture et tapissage étaient inscrits à mon programme d'aide chez mon grand-père et ce jusqu'en fin de semaine avant le mariage.
Et aujourd'hui, je me dois de l'informer que je pars demain, en vélo et avec ma petite s½ur, chez nos cousins dans le Hainaut au Nord du Cambraisis.
Volontairement menteur pour lui atténuer son désappointement, je lui précise que mon absence sera de courte durée.
Maman nous notifie ses dernières recommandations quant au respect des règles élémentaires de prudence, nous confirme l'itinéraire à suivre et me rappelle mes devoirs de grand frère vis-à-vis de ma petite s½ur.
Les premiers coups de pédale sont donnés à 9 heures. Premier incident à 9 heures 02. Première prise de bec. Certainement dans le but de me contrarier, elle se retourne pour tenter d'apercevoir encore maman et lui faire un signe de la main. Je venais de lui préciser de bien garder sa droite et d'avoir l'½il constamment devant elle.
Bien entendu, elle mord le bord du trottoir et se retrouve à terre. Pas trop de bobo car nous ne roulons pas vite ni pour elle ni pour le vélo. Tellement vexée, elle ne me fait pas état de son écorchure au genou que je viens de remarquer. Elle regrettera certainement dans le courant de la journée de ne pas m'avoir invité à nettoyer sa petite plaie et la badigeonner de mercurochrome. Que puis-je faire devant cette tête de mule ? Qu'il soit fait selon sa volonté, après tout !!!
10 heures. Notre cadence prend un rythme de croisière assez soutenu. Tant mieux...les kilomètres sont plus vite avalés. Pourvu que cela dure...Eh bien non ! Aux mêmes causes, les mêmes effets.
Monique fait un très léger écart pour éviter un nid de poule et se fait klaxonner par une Dauphine qui s'apprête à la doubler. Evidemment, surprise, elle se retourne et, bis repetita, elle butte sur le rebord de la chaussée. Elle reprend in extrémis son équilibre...Ouf ! Pour cette fois.
Par crainte d'envenimer la situation car la miss, surprise en défaut, ne doit pas être à prendre avec des pincettes, je décide de n'avoir rien vu.
Une déviation entre Béthune et Lens nous oblige à nous détourner par des petites routes empierrées. Nous ne sommes pas gênés par la circulation. Tout juste avons-nous croisé 3 ou 4 tracteurs, une vieille bétaillère toute déglinguée, le laitier et une Simca Aronde qui, ayant perdu son pot d'échappement, s'entendait à des centaines de mètres. Notre seul souci consistait à zigzaguer entre les bouses de vache fraîches afin de ne pas glisser sur l'une d'elles.
A la traversée du village que nous abordons, des femmes cancanent autour d'un puits où elles se ravitaillent en eau fraîche. Ce petit bourg est l'image représentative de la campagne rurale, à l'écart des corons miniers. Les champs qui l'entourent sont couverts de fumier de ferme, le purin coule sur les labours, çà sent le crottin de cheval, çà respire la nature...Il n'y a pas d'électricité dans tous les foyers, l'eau chaude n'existe pas non plus. En hiver, on réchauffe les draps du lit avec des fers à repasser brulants. Seshabitants ne connaissent pas le confort, ils se sentent bien dans leur campagne. Que ce soit à leur physique ou à leur façon d'être et de parler, je les trouve en harmonie parfaite avec la vie de chez nous...
Une demi-heure plus tard, nous abordons les routes pavées, ces fameux pavés tant redoutés par les coureurs cyclistes de l'épreuve mythique Paris-Roubaix. Les médias la surnomment l'enfer du Nord. Sa réputation n'est pas usurpée. La crainte d'une chute imminente nous éprouve. Je prends la sage décision de nous arrêter.
Nous sommes à mi parcours, nous en avons ras la casquette de pédaler, les rayons du soleil affaiblissent notre entrain déjà passablement émoussé, notre estomac nous fait un appel urgent du pied.
Bonjour les courbatures !!! Il nous est difficile de retrouver un équilibre spontané puis une marche normale une fois descendus de notre vélo après 3 heures d'efforts.
Edifié sur la rive d'un large ruisseau où il ferait bon plonger pour nous rafraichir, un banc de pierres ocre, à l'ombre d'un gigantesque saule pleureur, nous offre l'hospitalité.
Si la parole est d'argent, le silence...endort. Mis à part les « Combien reste-t-il de kilomètres, quelle heure est-il, t'es pas fatigué toi ? » Monique n'a pas sa langue bien pendue ce midi. Trop fatiguée, elle souhaite s'allonger sur l'herbe et peut être dormir un peu.
Je ne la fais pas répéter deux fois et lui donne l'absolution ou plutôt je nous accorde l'autorisation de nous assoupir.
L'odeur forte et caractéristique de chien mouillé me réveille. En m'asseyant, je dérange un Royal Corniaud cherchant à ouvrir notre panier casse-croûte.
D'un « Qu'est ce que tu fais là ? Veux-tu te sauver sale cabot ? » autoritaire, je le somme de s'éloigner.
Il se met à remuer la queue, m'observe la tête penchée sur le côté et le regard qui semble m'implorer. Puis il s'enhardit à avancer de quelques pas et vient me lécher la main que je lui tends.
«  Tu ne voulais pas le faire fuir ce voleur ? Ce n'est pas en le caressant... Lance-lui des cailloux, il va bien comprendre... » Grommelle ma petite s½ur dont le réveil est toujours aussi agréable.
Le chien a compris qu'il ne fallait pas trop ruser. Il s'assoit entre nous deux, nous examine à tour de rôle, lève la tête pour renifler les relents de saucisson qui émanent de notre garde manger portatif et décide de pousser un très léger aboiement que je traduis par « On mange quand ? ».
Monique me rappelle à sa façon que c'est le moment opportun :
« J'ai faim...On n'a même pas mangé tout à l'heure. Donne-moi ma part. »
« Demandé si gentiment, je ne peux rien te refuser. Voilà....madame la baronne est servie. »
Un haussement d'épaules et un hochement de tête négatif m'accusent réception.
Je préfère apprécier mon sandwich en me baladant le long de la berge en compagnie du chien. Il ne se fait pas prier pour accepter tout ce qui le fait se régaler : croûte de pain, couenne de jambon, morceau de mimolette et même le fond d'un pot de crème au chocolat.
Nous devons appuyer sur les pédales pour lâcher notre compagnon qui voit d'un mauvais ½il s'éloigner sa corne d'abondance inattendue. Rien n'y fait...Il est toujours à nos trousses. Non, il lâche prise, pas par épuisement mais parce qu'il vient d'avoir la frayeur de sa vie. En nous engageant sur la route principale nous avons entendu le bruit d'un puissant coup de frein. Une 403 a voulu éviter notre cador mais elle l'a légèrement heurté, sans gravité, en bout de course.
Je le vois s'enfuir à travers champ, les pattes à son cou. Il revient de loin.
Après une autre petite pause pipi et une dégustation de pommes de notre jardin, j'aperçois, au bout d'une interminable ligne droite, une péniche qui descend le canal vers le Sud.
Cette image me réconforte. C'est le signe annonciateur de la proximité de la vallée de l'Escaut, donc de Bouchain, donc de notre destination. Dans une demi-heure, nous embrasserons nos cousins qui doivent commencer à s'inquiéter. Nous sommes en retard sur l'horaire prévu notamment du à l'orage que nous avons essuyé et qui nous a obligé à nous abriter en gare de Douai.
Par un chemin à peine cyclable que nous empruntons en poussant notre vélo nous arrivons sur la berge du canal. Monique avait aperçu une pancarte qui disait : « Découvrez la beauté des rives par la piste ». Nous avons suivi la flèche indiquée et parcouru les 100 mètres annoncés.
La nature se métamorphose : plus de véhicules, plus de pavés, plus de maisons tristes, plus de bruit des mobylettes pétaradantes, plus d'aboiements de chiens qui surprennent et apeurent le paisible randonneur.
En fait, nous longeons un canal annexe au profil capricieux et bucolique, bordé de peupliers pour protéger les mariniers et les chevaux-remorqueurs des rayons du soleil.
De part et d'autre, des étangs, marais et tourbières nous offrent un étonnant éventail d'oiseaux qui, dérangés, se sauvent en piaillant quand nous passons à proximité. Il y a multitude de foulques, grèbes et poules d'eau donnant un spectacle de vie auquel nous ne sommes pas habitués. Surprise, cette faune se réfugie dans des variétés végétales aquatiques surprenantes et colorées...presque des lieux d'exception pour nous, citadins de corons.
La ligne d'arrivée se rapproche quand nous arrivons à son confluent avec l'Escaut canalisé depuis Cambrai.
Depuis le pont qui l'enjambe, je peux distinguer, en contre bas, la maison basse de mes cousins, isolée entre la rivière et ce large canal.
C'est un tout petit hameau, perdu dans les marécages et la verdure, accessible par un seul chemin vicinal tapissé de pierres concassées.
Un ohé, ohé de bienvenue nous parvient. Les gestes des bras accueillants de ma cousine, Evelyne, nous mettent du baume au c½ur. J'ai envie de plaisanter tout simplement parce que je suis enfin arrivé, fatigué mais heureux d'en terminer avec notre périple. Ma s½ur m'a étonné par sa résistance et ma foi, par son absence totale d'agressivité à mon égard... Je lève les miens en me tenant droit assis sur ma selle comme si je franchissais la ligne d'arrivée en vainqueur.
Je retire mon ressentiment à propos de Monique. Tu chasses le naturel et il revient au galop...Il est bien fondé ce dicton. Elle n'a pu s'empêcher de m'adresser une réflexion désagréable :
« Qu'est ce que tu peux être abruti !!! Tu commences déjà à faire ton intéressant ? »
L'ambiance aurait pu déjà dégénérer avant même de commencer sans l'intervention de ma grand tante qui vient nous embrasser en courant vers nous, ravie de nous voir « entiers » !!!
Evelyne, toute guillerette comme à son habitude, nous guide vers le hangar pour y ranger nos bicyclettes. Je ne sais où, dans l'arbre généalogique de la famille, elle se situe exactement. Ma grand-mère maternelle et sa mère, Wanda, de deux ans sa cadette, sont s½urs. Elle est venue au monde une génération après ses deux frères. Je suis un accident de parcours comme elle se plait à le rappeler.
Autant je peux être grand pour mon âge autant elle est petite pour le sien. Mon père, en parlant d'elle, l'a baptisé « Bout' chique ». Nous avons un an de différence, à mon avantage, mais quarante centimètres en taille. En dehors d'un petit côté enfant gâté par moments, c'est une fille adorable, joviale et attentionnée. Je l'aime beaucoup même si, parfois et peut être à juste titre, ce sentiment n'est pas partagé : comme se plairait à le souligner une petite s½ur de ma connaissance, je serais du genre canulant, ennuyeux et en manque total de délicatesse à mes mauvaises heures.
La porte de la cuisine s'ouvre sur la grand-mère, très âgée mais encore alerte malgré ses 80 printemps, timide au possible qui, d'une voix à peine audible, nous dit bonjour et nous invite aussitôt à déguster ses beignets à la marmelade de pruneaux.
Encore tièdes, ils sont délicieux et il me faut une bonne dose de politesse et de savoir vivre pour ne pas succomber au quatrième qu'elle me présente.
« Venez tous les deux, je vais vous montrer vos chambres. Maman a installé un lit pour toi dans ma chambre. Tu verras on sera bien là, toutes les deux » précise Evelyne.
Dans le couloir, je lorgne sur ma droite et j'aperçois une petite pièce aménagée avec une grande fenêtre donnant sur le canal en surplomb.
Elle s'en rend compte et me confirme qu'il s'agit bel et bien de ma nouvelle résidence aoutienne. Elle me convient parfaitement d'autant plus que je peux, sans alerter qui que ce soit, m'éclipser au dehors quand bon il me semblera. Elle jouxte une porte qui, après une incursion dans le hangar à bois, m'ouvre celle de la liberté.
Le clocher de l'église sonne 18 heures. Oncle Jules rentre de son travail de jour. Il est responsable d'un quai de chargement de péniches mais man½uvre aussi souvent comme grutier. Le métier de mineur ne lui seyait pas. Il a embrassé sa nouvelle carrière avec passion et apprécie de travailler à 5 minutes de son domicile.
Après s'être rafraîchi, il a troqué son bleu contre une salopette pour satisfaire à son passe temps favori, le jardinage et me convie à l'accompagner, sachant que je suis, moi aussi, sensible à sa passion. Par instinct je ne peux m'empêcher d'arracher les mauvaises herbes dont la vue m'importune toujours.
« Tu vois Jeannot, c'est malheureux de le constater mais il pousse plus de choses dans un jardin que n'en sème le jardinier » me formule-t-il de son air aussi naturel que l'évidence de ses propos. Puis il poursuit sa visite d'entretien en ôtant les pétales fanés des roses de son parterre qu'il dorlote avec amour :
« Quand tu aimes les roses, tu ne dis pas, comme pour les autres plantes, qu'elles crèvent, non, les roses meurent. »
Je suis allé chercher un sécateur et une autre pioche et me revoilà vers lui, à le seconder dans son nettoyage, à l'écouter pérorer, avec une poésie odorante, de ses fleurs, à regarder tout simplement l'homme de la terre, le serviteur de la nature.
« Il va falloir arroser mon grand. Si tu veux bien prendre l'arrosoir et le broc et aller chercher de l'eau à la rivière. Avec cette chaleur, le sol s'est vite asséché.
Il y a toujours des contre temps dans les temps qui déplaisent souverainement au jardinier : le temps sec, le temps pluvieux et ...le temps en général. C'est tant pis mais « t'en » fait pas pour autant.» Plaisante-t-il. J'accroche à ses jeux de mots...
Le courant est faible et l'eau limpide comme celle jaillissant des roches de montagne. A chaque fois que je promène mon regard sur les berges de la Sensée, je suis émerveillé. Seules les rivières profondes sont silencieuses. Celle-ci me parle, comme d'autres chantent, murmurent ou babillent ; elles ont toutes un accent différent.
Un banc d'ablettes vient de sortir du dessous de la barque amarrée au ponton aménagé il y a quelques années par tonton Jules et mon grand père maternel.
Mon instinct de pêcheur se réveille. J'aimerais emprunter une canne mais je me ravise, demain sera un autre jour. Et puis l'entretien des potager et verger ne me déplait pas. Ma tante vient nous rejoindre alors que la nuit s'installe. 
« Ce soir framboises pour tout le monde avec un quatre quarts au citron » nous allèche-t-elle en allant les cueillir.
J'effectue un dernier voyage pour un arrosage des épices malmenées elles aussi par les grandes chaleurs sèches cette année. Les étoiles commencent à se réfléchir dans la rivière. Certes moins que dans un lac, mais elles me semblent vivre en s'agitant au gré des vaguelettes.
La marelle, les balles au mur, le hula hoop...Les deux filles se sont déjà essayées aux jeux de plein air de leur panoplie. Elles semblent bien s'entendre et maugréent quelque peu quand ma tante les sollicite pour préparer la table dans la courette inondée par le soleil couchant.
L'instant est magique. L'élite des chanteurs avifaunes nous offre un récital. Le merle noir, du haut de son cerisier, nous gratifie d'un solo flûté et mélodieux auquel répondent, au lointain, les notes pures et cristallines du rossignol. Dans ce silence presque nocturne il nous émerveille de sa cascade musicale.
La symphonie n'est pas achevée. Il ne s'agit plus d'un éminent chanteur mais son arrivée touche au surnaturel. Une chouette, dans un ouh ouh caractéristique, après un vol ouaté et silencieux, telle une ombre, se perche sur le squelette d'un arbre mort. On dirait un moignon qui se dresse vers la voûte céleste. Sa tête, comme articulée, pivote à droite, à gauche. Ses gros yeux noirs scrutent déjà le sol, écarquillés, à la recherche d'un rongeur imprudent.
Une truite, en quête d'un gobage de mouches trahies par les reflets de l'eau de la Sensée où elles finissent par se noyer, nous dispense ses « plouf » particuliers de carnassier en chasse.
Le clapotis des vagues sur les canoës qui voguent de l'autre côté, sur le canal proche, ajoute une touche feutrée à la quiétude béate et romantique de l'instant. Chacun de nous regarde, écoute, apprécie, fasciné par la nature avec laquelle je communie bien volontiers.
Les framboises étaient succulentes et terminaient une journée harassante. Monique, qui, pour une fois, est à mon diapason, se joint à moi pour retrouver les bras de Morphée.
Dix jours se sont écoulés, dix jours de découvertes et de balades, de moments de solitude délibérée qu'il m'est nécessaire de vivre, de récréation et de rires.
La famille, proche ou pas, représente à mes yeux un noyau dans lequel il fait bon respirer. Se retrouver avec des personnes qui s'aiment et se le répètent, à chaque instant par de petites attentions, des taquineries, une voix tendre et même, parfois, dans les larmes, la souffrance ou les drames...voilà ma conception de la famille. A mon avis, quand celle-ci se défait, c'est une maison qui tombe en ruine.
Elle va encore s'agrandir dans quelques minutes. J'aperçois sur le pont la camionnette de Joseph qui amène maman, papa, et mes grands parents maternels pour le reste de la semaine.
Les embrassades sont visiblement parlantes, les poignées de main carrées et les accolades spontanées.
Maman se réjouit de nous revoir la mine resplendissante et nous partageons la joie de ces retrouvailles. Seuls les gens heureux peuvent répandre le bonheur autour d'eux : nous en faisons partie.
En ce 15 août, les hommes se réveillent tôt ce matin et, modestement, je me considère comme faisant partie d'eux. Le fourneau ronfle déjà : oncle Jules a du suivre les instructions données par sa moitié, doux euphémisme pour ce malabar dépassant allègrement le quintal. On aura besoin, à la cuisine, d'un four bien chaud. Il y a lieu de charger le bois en bonne quantité et longtemps avant l'utilisation.
C'est paradoxal mais a-t-on le choix quand il faut chauffer l'intérieur alors que la température extérieure annoncée à la TSF avoisine les 30 degrés à l'ombre.
Papa emprunte mon vélo pour se rendre à la boulangerie et revient avec un gros pain bien frais et croustillant. Tel que je le pensais, il a également acheté des croissants destinés aux filles et à ces dames, histoire de s'entendre dire un compliment sur ses bonnes attentions. Je le soupçonne aussi d'avoir effectué une petite pause chez Rose, le bistrot du port...
Quant à moi, je me suis équipé d'une bêche pour récolter des « bintje » qu'il faudra faire sécher toute la matinée au soleil, sur place, avant de les transformer en frites ce midi. Excellente initiative et à l'extrême limite, peu importe l'accompagnement, ce sera déjà un très grand plaisir de les déguster nature, peut être relevées d'un peu de sel et de quelques gouttes de vinaigre.
J'ai complètement oublié l'ami Joseph. Le voilà qui revient, tout guilleret, une canne à pêche sur l'épaule, une tanche accrochée aux ouïes par un fil de fer qu'il tient à la main et un râteau dans l'autre.
« Verse-moi un café s'il te plait » me dit-il, et, en s'adressant à nous tous :
« J'ai préparé un coup dans la Sensée, juste après le petit barrage. J'ai ratissé le fond, légèrement envahi par des algues et j'ai amorcé avec une spéciale Zeff. Il faudra amener une brouette pour ramener tout le poisson ».
Son amorce est digne d'un 3 étoiles sur un guide gastronomique piscicole : aucun poisson blanc ne me contredira. Je sais qu'il la prépare amoureusement la veille. Au menu de ses futures proies : gaude de maïs, chapelure rousse, biscuits moulus, chènevis grillé pour faire « buller », terre de Somme pour alourdir et la maintenir sur le fond. Elle serait quelconque et commune s'il n'y avait pas la touche personnelle du maître es appâts : un volume de coriandre, de coprah nature ou d'épicéine suivant qu'elle est destinée à la rivière, au canal ou à l'étang.
C'est tout art et le must c'est le rajout d'un fouillis de vers de vase mais il ne connaît pas suffisamment les endroits vaseux des petits ruisseaux locaux pour en tamiser. Nous ferons sans mais nous aurons des asticots et peut être des vers de terre s'il arrive à me décider pour en chercher dans le compost.
Il n'est pas nécessaire de me prier pour y satisfaire : c'est comme s'ils étaient dans la boîte que j'ai déjà garnie de mousse récupérée sur de vieilles tuiles stockées derrière le poulailler.
Nous voila partis tous les quatre après un excellent petit déjeuner, le c½ur en joie en affichant une confiance de belle augure quant à la partie de pêche qui s'annonce. Grand père ne se joint pas à nous, à regret. Jules junior, frère d'Evelyne, l'attend chez lui pour l'aider à mettre une touche finale à l'édification d'un muret en limite de propriété.
Nous rentrons en retard. Nous avions raison d'afficher notre optimisme : le résultat est convaincant et notre autosatisfaction au delà de nos espérances. La bourriche et le seau sont remplis et, dans ma musette, deux belles anguilles feront, demain, le régal des convives. Je n'ai pas surperformé en friture mais j'ai compensé avec ces belles prises.
Joseph a capturé un brochet de 80 cm, oncle Jules un autre plus petit, tout au plus un brocheton qu'il lui aurait fallu de remettre à l'eau à cause de la taille minimale non respectée. Papa ...a glissé sur le rebord d'un talus, s'est enfoncé dans la boue jusqu'au genou, a pesté contre sa maladresse et, le reste du temps, après s'être déchaussé pour le nettoyage de ses bottes, a pallié aux besoins d'hydratation de ses compères.
Il se défend quand il est charrié par Joseph qui lui reproche sa bredouille. A ce moment là, je comprends que les esprits ne sont plus très nets. Mon père commence alors à sortir ses vannes du genre :
« Dans mon coin, les poissons dormaient...si, si. Sinon, à quoi servirait le lit de la rivière ? » ou, à l'adresse de Jules :
« Ne soit pas jaloux. Un modeste poisson plein d'arêtes comme le tien dans la marmite vaut mieux que deux truites dans la rivière...»
Et il se marre...Et tonton en a marre de ses fadaises mais cela ne dure pas. Ils se réconcilient aussitôt en invitant Joseph à partager le fond d'une bouteille.
En trinquant, une dernière blague lui échappe : 
« Dîtes ce que vous voulez les copains, mais il faut faire attention : il se noie plus de gens dans les verres que dans les rivières... »
L'odeur des frites cuites à la grande graisse de b½uf nous parvient et nous fait presser le pas. La proximité de l'eau aiguise toujours l'appétit.
Afin d'éviter des réflexions désagréables de ces dames qui pourraient remarquer un léger état de griserie, ils se mettent aussitôt à table. Les frites méritent leur succès. Elles sont délicieuses surtout accompagnées d'une scarole du jardin et de tranches de c½ur de veau farci.
Joseph et mon père n'innoveront pas aujourd'hui : je ne les ai jamais vu boire de l'eau et aujourd'hui moins que jamais : avec des frites rien de tel qu'une bonne pinte de bière belge. C'est du reste le seul alcool, en ce genre d'occasion, que je me permets et j'apprécie.
Après avoir sacrifié à un rite indéfectible, la sacro-sainte sieste, nos chevaliers de la gaule vont se retrouver autour de la table pour y apprécier un café suivi, cela va de soi, d'un pousse.
Joseph et papa se frottent mutuellement pour faire tomber les brindilles de paille dans laquelle ils se sont allongés. Oncle Jules s'était assoupi sur le banc de bois et en supporte les inconvénients à son réveil : courbaturé, il éprouve des difficultés à se redresser. Grand-père sursaute en cessant enfin ses ronflements à fort taux de décibels quand je le réveille, m'houspille mais se ravise quand il voit tout le monde assemblé.
Pour profiter de cet après-midi très ensoleillé, l'option baignade, dans un creux plat de la Sensée, au bout du jardin, a été votée à l'unanimité.
Jules junior, sa jeune épouse puis Edmond, le frère cadet, nous ont rejoints.
Il est inutile de se frotter préalablement la nuque ou prendre la température en trempant les orteils. Cette petite crique est inondée d'un soleil qui a réchauffé généreusement notre piscine improvisée.
Nul ne peut ignorer que les plus espiègles vont pousser ou carrément balancer dans l'eau celles ou ceux qui hésitent ou tout simplement qui attendent volontairement l'inévitable, ne serait-ce que pour créer l'ambiance.
Maman, ma tante et même ma grand-mère font ainsi la connaissance, après un plein saut et en criant, des profondeurs de la rivière.
Je n'ai toujours pas appris à nager aussi je me contente de batifoler en aspergeant Evelyne qui tarde à se mouiller. De nature enjouée, elle me rend la pareille et nous poursuivons avec une partie de ballon lancé au ras de l'eau pour nous éclabousser davantage.
Joseph longe la rive. Il a emmené ma petite s½ur à la découverte de nids d'oiseaux. Aucune fioriture pour le martin-pêcheur, flèche multicolore rasant la surface de l'eau: un simple terrier ascendant profond comme un bras et creusé dans la berge. Il a aperçu un couple qui se relayait pour amener la becquée (petits alevins ou larves aquatiques) à leur dernière nichée de l'année. Par contre la fauvette couturière construit un chef d'½uvre d'architecture végétale : elle coud deux ou trois grandes feuilles de roseau disposées en cône en les perçant de petits trous qu'elle relie avec des fibres, fils d'araignées ou crins d'animaux. Ce travail d'artiste est visible dans le creux du premier méandre, là-bas, au pied de la chute d'eau. L'année dernière il voisinait avec celui d'un râle d'eau. En comparant, je l'avais trouvé ridiculement moche et désuet, posé au plus profond d'un tas de végétaux constitués de feuilles et d'herbes sèches parmi les hautes plantes vivaces.
Le jeune couple nous quitte. Ces deux-là doivent souffrir de ne pouvoir s'enlacer ou s'embrasser amoureusement comme ils le souhaiteraient à la vue de tout ce monde présent et volontairement persifleur.
Nous effectuons les derniers plongeons plus ou moins acrobatiques et surtout clownesques. Après les ultimes nages sous l'eau prévues pour ressortir entre les jambes de ces dames et les soulever soudainement pour les faire retomber aussitôt dans un éclat de rire général, après deux heures passées à profiter des plaisirs aquatiques, chacun s'en retourne à la maison pour se changer.
Pour échapper à la cohue, les deux filles et moi décidons de prolonger notre séjour dans l'eau ou plutôt sur l'eau en ce qui me concerne. En effet, je décide de mesurer l'évolution de mes qualités de rameur. Je détache la barque, m'y installe, m'éloigne de la rive en poussant avec la perche toujours rangée dans le fond. Une fois arrivé à profondeur suffisante, je donne un vigoureux coup de rame pour me mettre dans le sens du courant.
Boum ! Je n'ai pas regardé en arrière et son extrémité a heurté un obstacle imprévu.
« Aïe ! Regarde ce que tu fais, imbé.... » me lance Monique avant de vouloir me faire croire, en s'enfonçant dans l'eau, qu'elle s'évanouit.
Bien entendu, je n'y prête pas la moindre attention, je connais parfaitement le genre de ses simagrées.
Je vogue dans le courant descendant de plus en plus rapide au fur et à mesure que je me rapproche de la cascade quand j'entends la voix paniquée d'Evelyne.
« Viens vite ou cours chercher quelqu'un » hurle-t-elle !
Je ne comprends pas mais, en la voyant penchée au dessus de la berge, soutenant par son avant bras la nuque de ma petite s½ur qui semble inerte, je panique.
« Maman ! Papa ! Dépêchez-vous, Monique est.... »
Je ne trouve pas l'adjectif adéquat mais ceux qui sont à l'extérieur comprennent vite qu'il y a un problème.
Edmond arrive le premier et s'empresse de la remonter entièrement hors de l'eau pour l'allonger avec l'intention de lui pratiquer la respiration artificielle dont il connait les rudiments.
Ma petite s½ur ouvre les yeux et reprend peu à peu ses esprits avant qu'il ne commence, alors que maman arrive, le regard empli d'inquiétude bien légitime.
Elle l'embrasse d'une façon poignante, remercie le ciel et laisse perler quelques larmes de soulagement. Papa la réconforte, la laisse faire pour la vêtir de vêtements secs et chauds, apportés par mon grand-père, et la porte sur ses bras pour l'allonger sur le divan du salon.
La bosse écorchée qu'elle arbore sur le côté gauche du front interroge tout le monde.
Ma cousine débride la situation en intervenant:
« On s'amusait toutes les deux à rester le plus longtemps possible sous l'eau. A un moment donné, juste quand elle est remontée à la surface, Jeannot a entreprit de partir en barque. Pour se dégager de la bordure, il a donné un vif coup de rame qui l'a frappée à la tête.
Comme elle l'a houspillé, consciente, je n'ai pas insisté sur l'incident. Je suis même sorti de l'eau pour récupérer une balle et changer de jeu. Une main et sa tête émergeaient alors puis replongeaient et ce manège a duré un court instant avant que je ne comprenne. Monique ne s'amusait pas. Quand je l'ai ramenée sur le bord, elle était a demi inconsciente puis elle a fortement toussé, craché un peu d'eau et s'est...évanouie, je crois. »
Tous les regards se portent sur moi, méchants et accusateurs.
Mon silence serait un aveu formel de culpabilité sans équivoque et me défendre en critiquant ouvertement la réaction de ma frangine après le coup reçu risquerait de la perturber dans les circonstances présentes.
Soudain et je n'en crois pas mes oreilles, le miracle de l'année intervient :
« Il ne l'a pas fait exprès. J'étais sous l'eau au moment où il s'est mis à ramer. Il ne pouvait pas m'apercevoir. Et puis, par réaction stupide, je l'ai traité d'imbécile avant de tomber dans les pommes. »
 C'est exact. Ses paroles proférées, entrant dans le cadre habituel de son langage utilisé en s'adressant à son frère, n'ayant aucun impact sur moi, je n'y ai prêté aucune attention. Si seulement je l'avais cognée avec davantage de puissance ! Je m'en serais rendu compte au moins... 
J'accompagne cette dernière réflexion d'un sourire, lui tapote la joue avant de lui donner un petit bisou sur le front et conclus par :
« Ce serait quand même dommage que nous ne puissions plus nous enguirlander !!! »
Elle acquiesce timidement en me tirant la langue.
L'incident est clos. Ouf !
En apercevant le toujours même tonneau en chêne prévu pour recueillir l'eau de pluie, j'essaye d'imaginer que j'aurais très bien pu, comme lorsque j'avais 4 ou 5 ans, finir à l'intérieur de celui-ci. C'était la punition qui m'était réservée quand je faisais des bêtises.
«  Hop ! Là-dedans, tu pourras pleurer et crier jusqu'à ce que sommeil s'en suive ... »
A cette époque, j'étais, paraît-il, souvent insupportable, un sale petit gosse, capricieux, quand on n'accédait pas à mes désirs.
Heureusement, depuis, je me suis amélioré...Je pourrais y rentrer tout seul maintenant !!!
Les jours se sont succédé dans la même ambiance conviviale sans la moindre anicroche avec ma petite s½ur. Est-ce l'effet d'une hallucination passagère ? Le sentiment que nos rapports se cordialisent me vient même à l'esprit !!!
Hier, tandis que les femmes s'adonnent à leur sport favori, le shopping dans les boutiques de Valenciennes, les hommes revisitent Bouchain. Joseph découvre pour la première fois la ville haute et son héritage d'un passé batelier. Personnellement je n'en conserve que des souvenirs obscurs : j'étais trop jeune la dernière fois, trop peu intéressé par l'histoire.
Aujourd'hui j'apprécie davantage les pages d'antan qui, parfois, m'étourdissent par leur beauté architecturale, un témoignage des épisodes guerriers des XVII et XVIII siècle. Il n'est pas aisé de concevoir la nécessité, à cette époque, qu'avaient les grands bâtisseurs de construire une poudrière, des galeries souterraines, de disposer d'un arsenal impressionnant à l'intérieur de fortifications théoriquement imprenables...Et pourtant, les vestiges, restaurés pour la plupart, m'en offrent la preuve. C'est grandiose et quelque peu nostalgique. Pour des raisons que j'ignore, je regrette presque de ne pas avoir vécu dans ce passé qui me possède mais à quoi bon ...c'est comme si je courrais après le vent. Et puis les regrets ne servent à rien...ils n'existent vraiment que sur la pierre tombale...
Le contraste est saisissant entre la majesté de ce bastion majestueux, ancienne place forte haute et la ville basse où nous résidons, marécageuse et creusée de marais artificiels, les clairs de jadis, nécessaires alors à l'extraction de la tourbe. La faune très riche et variée en gibiers d'eau et les ruisseaux, goulettes et autres étangs naturels, paradis des pêcheurs, abritent des variétés botaniques artistiques et considérables.
Ce cadre à la fois rustique et sauvage correspond à mes aspirations profondes mais gare ! Mon regard s'égare...il s'interroge, il est toujours aveugle quand l'esprit est ailleurs. Je pense soudainement aux conversations, entendues dans les chaumières, qui balbutient sous l'émotion à l'évocation des grands bouleversements annoncés par le modernisme. Des barrages, des grandes voies de canalisation, des nouveaux axes maritimes sont déjà programmés pour supplanter cette nature avenante que je ne reverrai peut être plus jamais.
J'éprouverai du mal à tourner cette page de ma vie : il s'y accrochera toujours une certaine nostalgie.
Empreint de cette mélancolie qui me colle à la peau, ce bonheur d'être triste comme dirait Victor Hugo, je retrouve la maison sans même m'être rendu compte du chemin parcouru.
Sitôt le déjeuner terminé, nous accélérons le processus d'embarquement pour le retour à Marles. Les sentiments qu'on ressent en nous disant au revoir, sont indéfinis ; ils n'ont aucun mot pour les décrire.
Je pars le c½ur lourd.
Bien vite cependant, telle est ma manière d'être, je pense déjà à mes jours futurs. Une fois de plus, ils dépendent de mes rêves... aussi, tapi dans le fond de la camionnette, je me hâte de fermer les yeux pour m'endormir et les vivre.









[ Aggiungi un commento ] [ Nessun commento ]

# Postato giovedì 05 novembre 2009 07:01

Mémoires d'un jour de quinzaine dans les mines

Mémoires d'un jour de quinzaine dans les mines
[
Blogueur depuis quelques heures seulement, je me suis essayé à écrire un article. Ne sachant comment m'y prendre j'ai copié puis collé un de mes essais et ô miracle! cela a fonctionné. Ma foi, si vous êtes patient et tolérant, vous pourrez lire ce souvenir de gosse et surtout me critiquer .




Jour de quinzaine






Des mots composés, quelques éternels accords de participe passé conjugués avec ce redoutable auxiliaire avoir et des « h » à placer à bon escient constituent les pièges à éviter de cette dernière composition de dictée de l'année.
Je termine de me relire rapidement. L'orthographe constituant ma matière préférée, je demeure confiant quant à la note qui suivra.
Puis viennent les questions traditionnelles sur le texte : compréhension d'une phrase de l'auteur, définition d'un mot peu courant, son synonyme, interprétation personnelle d'une locution. Ces appels à la mémoire, ces réflexions me barbent et j'ai tendance à les expédier, à les bâcler. La sentence s'avère pourtant impitoyable mais la moyenne des deux me sied généralement soit 16/20 pour, respectivement 9 ou 10 et 5 ou 6 sur 10.
Encore un quart d'heure à patienter...
Roger, mon voisin de pupitre, « poil de carotte » pour les proches amis, les vrais, mais aussi les fusilleurs de brocards et les méchants moqueurs, se hasarde, selon sa fâcheuse habitude, à lorgner sur ma copie. Je l'assiste dans ses desseins en l'avançant, discrètement, vers lui. Son petit clin d'½il me remercie.
Monsieur Vanbergue, notre instituteur à l'impressionnante carrure d'haltérophile, surveille ses ouailles par-dessus ses grosses lunettes rondes en feignant de s'affairer à d'autres occupations d'écriture sur son sinistre bureau dont le bois se craquelle d'un peu partout.
Son sacerdoce a vu le jour ici même, dans cette école primaire Louis Pasteur de Marles les Mines aux premières lueurs automnales ayant succédé au crépuscule d'une guerre dont il ne nous a jamais parlé qu'avec maintes précautions. Il ne s'est jamais étendu sur ce sujet : évoquer la guerre l'insupportait. Dans son regard, dans certaines de ses répliques, je croyais deviner des remords, ceux là mêmes dont je m'étais déjà fait l'écho par ailleurs : à son grand dam, il se culpabilisait ne n'avoir pas joué les premiers rôles dans la résistance.
« Quelqu'un n'a pas terminé ? Très bien. Pierre, Hughes et Jean Marc, ramassez les copies dans vos rangées respectives ».
La cloche, celle du préau, libère notre impatience d'en terminer avec cette journée de contrôles.
Monsieur Vanbergue ajoute :
« Ceux d'entre vous qui restent à l'étude ne changeront pas de classe aujourd'hui. Monsieur le Directeur surveillera leurs devoirs. »
Celui-ci, monsieur Desmoliens, force l'admiration de tout le monde : élèves, instituteurs mais également parents et notables de la ville. Son charisme, sa façon de s'exprimer, de donner confiance, son évidente érudition, bref sa seule présence et son autorité naturelle le mettent à l'abri de tous désagréments. Sauf, peut-être, de ceux initiés par Monsieur le Maire... Ils sont en conflit perpétuel. Les convictions politiques diffèrent, les projets communaux ne conviennent pas à l'un, les ambitions municipales contrarient l'autre. Des situations rocambolesques les retrouvent souvent face à face. Et, ils ne savent pas encore que leurs enfants respectifs, fille et garçon, se cachent pour fuir les reproches prévisibles et vivre leur amour naissant.
Encore une demi heure. Les minutes s'éternisent et finissent par me transposer dans un autre monde, bien réel cependant, un monde qu'à la fois j'affectionne et j'appréhende : celui de demain, des jours de quinzaine, des jours de renouveau, presque de fête et de réjouissance... la seule date du mois que retiennent les familles et principalement nos pères, mineurs aux Houillères du Bassin du Nord et du Pas de Calais
Demain symbolisera, une fois de plus, le jour des excès. Ce soir, ma mère m'enverra chez madame Wibault, gérante d'un Spar de la place, pour y effectuer les derniers achats de nécessité... à crédit. Oh ! rien d'important...simplement de quoi préparer essentiellement le « briquet » de mon père, homme d'entretien des puits de mine, un « about », où descendent les gueules noires, entassées dans des cages métalliques brinquebalantes et bruyantes tellement elles cognent avec fréquence et violence les parois.
Chaque soir, peu avant 21 heures, après un repas sommaire, il revêtira son bleu plutôt noir, se coiffera d'un calot en toile usée de récupération, nous embrassera et partira d'un pas allègre assurer son service régulier de nuit en sortant par la véranda. Ma s½ur et moi ne sommes pas dupes : derrière un paravent de fortune maman l'attendra pour un au revoir bien tendre. Ce même paravent sert aussi à le cacher des regards indiscrets quand, exceptionnellement, il ne se lave pas dans les douches communes de la fosse n° 2 bis. Nous aidons alors maman à transporter l'eau chaude chauffée dans une vieille lessiveuse sur notre poêle à charbon pour verser dans la baignoire familiale, une espèce de baquet en zinc, de forme ovale, dans laquelle nous aimons nous ébattre.
Il doit apprécier de se décrasser des poussières de charbon qui l'envahissent. Cela le met de bonne humeur. Il lui arrive même de rire à gorge déployée quand maman fait le pitre en l'essuyant... peut-être. Leurs ombres s'agitent à travers le paravent. Sans la moindre pensée, j'esquisse toujours un sourire ravi.
Monsieur Desmoliens nous délivre enfin. La cloche ne sonne pas la fin de l'étude : plus personne pour ...l'activer. En nous raccompagnant jusqu'au grand et imposant portail métallique, il nous souhaite de profiter de notre jeudi et insiste sur un point très important à ses yeux :
« N'oubliez pas de venir en classe vendredi matin avec une blouse propre et repassée. Passez vous également un coup de peigne...c'est la journée des photos de classe...Un souvenir qui vous accompagnera toute votre vie. »
J'avais complètement perdu de vue ce rappel d'un évènement ô combien attendu. Il apparaît aussi fondamental voire mémorable pour monsieur Vanbergue.
Brusquement, je deviens penaud, très embarrassé. Je dois rendre une blouse tâchée d'encre violette, celle-là même que l'encrier, encastré dans le pupitre, avait déversé sur moi d'un flot de quelques gouttes, consécutivement à un de mes coups de pied rageur, dans le banc auquel il était relié. Comme de grosses larmes, les tâches restent visibles et indélébiles malgré mon acharnement à vouloir les nettoyer avec mon mouchoir. J'en éprouve un certain malaise. Aussitôt, je décide de mettre le cap sur un gros mensonge en avouant à maman une étourderie involontaire de Jacques: ma blouse était accrochée sur un porte manteau du fond de la classe quand il a renversé sa petite bouteille d'encre qu'il avait commencé à dévisser. Elle s'est pratiquement vidée sur le mur mais j'avais récupéré des éclaboussures ...Et puis je finis par renoncer à exploiter cet artifice douteux et surtout inutile.
En fait, sachant pertinemment que j'en possède au moins deux autres donc propres pour la photo de classe, je dissimule le résultat de ma petite colère dans le local à gayettes, derrière un ballot de paille destiné à la litière des lapins de nos clapiers. Je saisirai le moment opportun pour la ressortir et subir les foudres, pas toujours évidentes, de ma mère. Mais mon mensonge est surtout motivé par le fait que les jours de quinzaine sont fastes et qu'il vaut mieux ne pas être puni sinon adieu les gâteries, les petites attentions et principalement les autorisations de sorties entre copains. Et demain, avec Hughes nous avons programmé de nous retrouver, l'après midi, sur les rives de la Clarence, au pont jouxtant l'étang de Quennehem, pour pêcher dans les coulées peu profondes et les bras de rivière au courant faible. Il me reste encore à fouiller dans le compost destiné à amender le jardin en automne et au printemps, à la quête de quelques vers de fumier qui feront le régal de nos futures proies, les épinoches.
Une fois capturées, nous les transportons dans de vieilles bourriches en tôle jusqu'au bassin de décantation proche de la maison, juste derrière les anciens box à chevaux. Inutilisé depuis de nombreuses années, et protégeant une flore aquatique idéale pour la prolifération de nos captures, nous l'avons transformé en aquarium géant. Les algues aussi l'ont envahi mais nos épinoches apprécient. Les mâles arborent des couleurs vives remarquables et font bon ménage avec d'autres compagnons d'infortune, que nous prenons d'un geste vif de la main, les tritons, salamandres et autres colonies de têtards, selon la saison.. Ces derniers servent, bien souvent, aux gueuletons de nos canards de barbarie qui s'en goinfrent avec une ferveur gourmande, avant de batifoler sur ce plan d'eau qu'ils affectionnent. Nous nous amusons beaucoup à les voir plonger pour attraper ces jeunes batraciens qui fuient comme un banc d'ablettes devant l'approche d'un brochet en chasse.
Ce soir, Monique, ma petite s½ur, est désignée pour les dernières emplettes : une petite tranche de pâté de foie, grossièrement haché, il est meilleur, et un paquet de café donnant droit à un timbre promotion à coller sur une double feuille à en-tête de l'épicerie, une prime de fidélité pour je ne sais quel cadeau.
Nous, les enfants, devrons nous contenter ou de l'éternelle soupe de légumes du jardin dans laquelle on trempe des tartines de pain rassis frottés d'ail ou d'une semoule de blé au miel. Parfois, une autre forme de tartine, trempée dans du lait puis dans un ½uf battu, légèrement colorée à la cuisson au beurre et saupoudrée, pour finir, de cassonade nous régale. Il est vrai que nous ne sommes pas difficiles et puis tout nous semble délicieux.
Demain, jour de quinzaine, nous attendrons, tous, le menu classique avec une certaine fébrilité dictée par la gourmandise et l'excitation des papilles gustatives : rouelle de porc mijotée 2 ou 3 heures avec sa sauce brune (spécialité de maman) agrémentée d'oignons et de
champignons réhydratés, bolets ou souchettes, fruits de nos cueillettes automnales. Cette préparation, typique de la gastronomie polonaise, accompagnera une choucroute cuisinée selon les mêmes origines : agrémentée de pommes coupées en petits dés, assaisonnée principalement de sel et de marjolaine, la principale épice utilisée, elle mitonnera dans un faitout de fonte, graissé de saindoux, tout doucement sur le bord de notre poêle à charbon. Les pommes de terre seront exceptionnellement absentes. Des klouskis, boulettes de la taille d'une pomme, au goût de bon pain blanc encore chaud, cuits à la vapeur enfermant de la marmelade de pruneaux, les remplaceront avantageusement. Et de par leur consistance légère, quelque peu alvéolée, elles nous permettront d'éponger la sauce qui baignera dans nos assiettes. Quel repas de gala !!! Nous n'aurons même pas besoin de dessert ce jour là mais ce serait mal connaître maman. Je parie qu'il sera ponctué d'un gâteau crémeux à souhait, d'une tarte aux fruits ou au fromage blanc parfumé à la noix de muscade ou à la cannelle. Avec, pour les enfants, de la limonade...le luxe en quelque sorte. Pas d'eau du robinet ...qui, pourtant, nous convenait parfaitement.
Nous sommes privilégiés de ce côté-là : résidant dans une ancienne conciergerie du puits de mine Vieux 2, l'eau courante est canalisée jusqu'à la maison. Dans les corons avoisinant, toutes les familles de mineurs s'approvisionnent à une pompe, fixée tous les 100 mètres environ sur le trottoir. Il faut observer le défilé, surtout les lundis matins, jours de grande lessive, des mères de famille et ceux des mineurs qui travaillent l'après midi, venir s'alimenter avec des brocs, seaux, jerrycans et autres grandes lessiveuses. Chez eux, cette précieuse eau est stockée en fonction de son utilisation : lavages, linges et vaisselle, bains, nettoyage, arrosage en sus de l'eau de pluie récupérée dans des fûts métalliques ou tonneaux de bois, boisson et cuisine.
Monique rentre avec ses emplettes et, apparemment contrariée par ce temps qu'elle venait de perdre, me fait une réflexion au demeurant justifiée. J'ai ignoré, une fois de plus, la tâche qui m'a été assignée. En bougonnant, je pars sous la cabane jouxtant le poulailler, m'affairer à couper, à la hachette, des tronçons d'étais et de poteaux de soutènement en bois déclassé que les houillères nous livrent avec le charbon, chaque mois. Débitées en bûchettes de 20 cm environ, elles sont destinées à allumer le premier feu du matin avant d'être recouvertes de gayettes, coke ou « boulets ». Dans les corons, les livraisons s'effectuent encore par des charrettes, munies de hautes ridelles, tirées par un cheval de trait. Elles sont bennées sur le bord de la route, provoquant, par forte pluie, de grandes traînées noirâtres dues à la poussière de charbon toujours présente. Tous les enfants adorent venir caresser ces gentils canassons et leur apportent toutes sortes de nourriture qu'ils dédaignent parfois, repus qu'ils sont des précédentes attentions. Les parents, eux, surveillent l'instant où ils peuvent récupérer leur crottin, amendement idéal pour les parterres de fleurs, avec une balayette et un ramasse poussière toujours à portée de mains.
Une demi heure plus tard, je juge m'être suffisamment activé, sans grande passion, sur le billot et, une fois le panier presque rempli, je décide de déployer mes ardeurs, dérisoires faut-il le souligner, au désherbage de la serre de jardin.
La fringale me tiraille l'estomac quand j'en termine, vers 19 heures.
Après un léger décrassage, je me mets à table où ma s½ur et ma mère m'attendent. Mon père se réveille à peine et en termine avec son rituel : première bistouille, lecture interminable du journal La Voix du Nord prêté par Henri, notre voisin le plus proche, aux toilettes et seconde bistouille à son retour. Le rhum qui parfume son café est le seul alcool qu'il consomme avant de partir à la mine.
Responsable de la sécurité de ses camarades, il oeuvre toujours la nuit quand les allées et venues des cages s'avèrent moins nombreuses dans les puits.
Son repas du soir sommaire achevé, bien après nous, il attend que nous en ayions fini pour aller prendre des nouvelles de ses tomates, extermine, le cas échéant, les doryphores qui peuvent envahir ses plants de pommes de terre et, sur son passage dans l'allée centrale, arrache de mauvaises herbes mal venues. Selon son humeur, il s'assure que son hérisson a bien rejoint l'abri qu'il lui a confectionné avec des branches fixées sur une toile de jute officiant comme toiture.
A son retour, il récupère maman, affairée à enfermer ses volailles après les avoir nourries de céréales troquées contre des coups de main chez Gohier, l'agriculteur du coin. Il veut également revoir la dernière nichée de poussins fatigués et gavés de la préparation concoctée par elle et composée d'un savant mélange de jaunes d'½ufs cuits, de son et de pain rassis écrasé. Qu'elles sont mignonnes, vives et marrantes, ces petites pelotes sur pattes !!! Et comme « ils écoutent bien leur maman, eux » se fait-elle un plaisir à nous rappeler avec un petit sourire plein de sous-entendus au coin des lèvres...
Après un bref coup d'½il sur le contenu de son briquet auquel, pourtant, il ne trouve jamais rien à redire, il attend paisiblement l'heure de départ en devisant avec maman sur des projets souvent hypothétiques mais il ne s'en lasse pas. Il en a vu des châteaux de cartes s'écrouler mais ces issues ne le martyrisent pas : l'habitude, peut être, des désillusions !!!
Il est l'heure de rejoindre notre chambre pour Monique et moi. Nous n'y rechignons jamais, bien au contraire, surtout une veille de jeudi : l'autorisation de veiller plus tard nous est acquise.
Chacun de nous deux peut vaquer à ses occupations favorites.
Elle essaye, pour la énième fois, des vêtements sur ses innombrables poupées en me demandant constamment mon avis sur ses choix et, bien souvent, sans en tenir compte. Je tente, mais en vain, de faire la sourde oreille mais c'est mal connaître l'opiniâtreté de ma petite s½ur. En fait cela se termine toujours de la même façon : une dispute, l'un reprochant à l'autre de le déranger ou de faire trop de bruit ou encore de l'agacer intentionnellement par méchanceté...
Alors on entend une mouche voler chacun de nous se faisant un plaisir à ne plus du tout ouvrir la bouche sauf peut être pour bailler en exagérant volontairement le petit grognement qui l'accompagne comme pour inciter l'autre à éteindre la lumière. Aucun de nous deux ne cède à l'autre ; la soirée s'achève dans un silence qui, au demeurant, fait bien mes affaires.
Nous partageons une très grande chambre.
Chacun de nous occupe un cosy hérité du cousin et d'une jeune tante ; Ils se situent de part et d'autre d'une salle de bains qui n'a pour elle que son nom. Un porte serviettes commun, deux patères dont se sont débarrassés nos grands-parents paternels, une ancienne coiffeuse en bois vermoulu mais cirée, recouverte d'un plateau en marbre sur lequel officie, en qualité de lavabo, une bassine émaillée blanche, s'offrent à nos regards dès l'instant où nous tirons le rideau plastifié. Un broc véhiculeur d'eau pour la toilette et un miroir ovale en plâtre peint écaillé par l'usure du temps complètent notre intimité, la seule. Aucune comparaison avec ces publicités vantant les salles de bains modernes avec leur cortège d'accessoires mais nous n'en faisons pas cas...Et à 7 ou 10 ans, sommes-nous soucieux du détail, du confort ou du luxe dès l'instant où elle nous convient idéalement ?
Au milieu du mur fleuri d'une tapisserie qui se veut contemporaine, trône une imposante armoire en chêne sculpté, à 4 portes et 8 tiroirs. Nous en possédons chacun la moitié et cette parité est toujours respectée.
Plus à droite, en face de moi, six planches superposées peintes en vert émeraude, tiennent lieu de bibliothèque personnelle où sont rangées, dans un désordre évident, mes lectures préférées. Des bandes dessinées débordent des 3 rangées du bas. Deux autres protégent mes premiers ouvrages plus sérieux : « la découverte du Pôle Sud » par Roald Admussen, « Sans famille » d'Hector Malot, la quasi-totalité des romans de Jules Verne, les mensuels des « Sélections du Reader Digest » et des ½uvres de Victor Hugo ou Emile Zola.
Sur l'étagère du haut, des revues empruntées à maman, « Bonnes soirées » ou « Nous deux » pour les feuilletons en images, des petits fascicules illustrés des fables de La Fontaine et quelques babioles encadrent mon réveille-matin.
Les autres oeuvres littéraires ou romans dont le thème ne m'inspire pas croupissent dans une boîte à chaussures fermée. Ce sera pour plus tard...
La chaleur moite de la soirée a envahi la chambre par les fenêtres ouvertes. Je décide d'ouvrir la porte pour provoquer un courant d'air rafraîchissant qui, de bien entendu, contrarie ma s½ur mais pour la forme seulement, histoire de poursuivre dans la même bonne ambiance.
Bien m'en a pris : la chouette que j'entends épisodiquement depuis quelques soirs se met à hululer. Je connais son perchoir préféré : une haute branche d'un marronnier sis sur la propriété voisine, aussi vaste que le parc public municipal, celle du pharmacien. Elle est séparée de notre maison et de son prolongement, les anciennes écuries de la mine et les locaux de la lampisterie, par un bosquet, très étroit, planté d'arbustes et végétaux clairsemés aux essences variées.
Derrière celui-ci, trois bassins naturels reliés entre eux par une rigole peu profonde, s'enorgueillissent de nous offrir la vue sur leurs magnifiques nénuphars en pleine floraison. Les pétales blancs aux éclats soyeux bleutés contrastent joliment avec leurs larges feuilles d'un vert soutenu qui flottent sur l'eau. Les 2 bassins, plus petits, situés de part et d'autre sont moins fournis mais possèdent des plantes aquatiques différentes formant un joli tableau. La végétation se raréfie dans le dernier au grand bonheur des ablettes. Elles y
pullulent et apprécient, ravies de l'aubaine, la nourriture que leur apporte un immense et majestueux saule pleureur centenaire, seigneur incontesté des lieux , quand il se débarrasse, au moindre vent, d'insectes qui tombent à la surface de l'eau. Ces derniers sont trompés par la lueur de la lune se reflétant dans l'onde et, pensant s'envoler vers elle, finissent par se noyer et se faire gober.
Puis, à deux reprises consécutives, comme j'aime le faire pour observer la nature réagir, je tape bruyamment dans mes mains. Mickey, notre chat, réagit en premier. Certainement accaparé à guetter son futur casse-croûte, il sursaute brusquement, fait un énorme bond qu'il accompagne d'un miaulement strident de peur et s'enfuit à grandes enjambées à travers les broussailles. C'est en surveillant sa fuite que je vois soudain, à travers une trouée de branchage, ma chouette, dérangée dans ses habitudes, également adepte de la poudre d'escampette.
Un gros nuage noir entreprend de voiler la face de la lune. Les ténèbres s'abattent rapidement. Les piaillements crépusculaires des oiseaux cessent. Les lampadaires de la place de la mairie que je devine au loin s'éteignent nous rappelant le moment de rejoindre les bras de Morphée. Maman est fidèle au rendez-vous. Elle nous embrasse, nous souhaite une bonne nuit et nous rappelle de ne pas oublier notre prière du soir. Et, à mon attention, elle ajoute :
« Tu peux laisser la fenêtre ouverte si tu as trop chaud. Je viendrais la refermer quand tu seras endormi » et, à voix basse :
« Ta petite s½ur est légèrement fiévreuse, je la prends avec moi dans mon lit ».
Elle sait que je suis quelque peu jaloux de cette situation. J'adore, moi aussi, passer, de temps à autre, la nuit dans son lit. Elle a de belles histoires à me raconter, en réserve dans son registre inépuisable que j'apprécie beaucoup, peut être trop. Je trouve toujours des questions à lui poser ne serait-ce que pour gagner du temps et le petit récit s'éternise à son grand dam mais à mon plus grand bonheur.
Craignant une objection ou des pleurnicheries de ma part, elle les devance en m'amadouant :
« Allez...Tu peux laisser la lumière encore un quart d'heure » me dit-elle avec un sourire complice.
A l'heure prévue elle vient éteindre. Je fais semblant d'être endormi car le sommeil ne vient pas. Je me mets à appréhender, de nouveau et sans me l'expliquer réellement, cette journée de quinzaine.
Peu après les 12 coups de minuit je finis par y sombrer.
L'agitation particulière des jours de marché, sur la place de l'hôtel de ville, m'ouvre les yeux.
Il est 9 heures.
Je ne suis pas coutumier de ce réveil tardif même pendant les vacances. Maman a du se rendre compte de mon insomnie et m'a laissé dormir. Elle a perdu de vue que je devais retrouver Hughes, mon copain de jeu et rival scolaire, fils aîné de la seule ferme Marlésienne. Nous avons convenu de conduire les vaches dans les prés de la route du Corps du Bois situés juste en amont de la Clarence. Cette rivière encore sauvage, grouille, et seulement à cet endroit où le courant se calme, de poissons blancs, principalement de gardons avec leurs prédateurs, les perches, brochets et... innombrables pêcheurs. Nous avons jeté notre dévolu sur une place précise et très convoitée, derrière un gros rocher, en espérant que nous serons les premiers arrivés.
Je savoure ces tâches paysannes et conduire le troupeau n'est pas très fatiguant.
Aujourd'hui, il est prévu un petit plus : j'amène un panier en osier pour le remplir, au retour, des premières cerises « c½ur de pigeon ».
Après ce rendez-vous raté, je commence à ressentir du vague à l'âme. Quelle déception...J'en veux à maman de m'avoir privé de ces plaisirs mais, une fois de plus, elle devine mon état d'esprit.
« Bonjour mon garçon. La nuit ne t'a pas été favorable n'est ce pas ? Prends le temps de déjeuner. J'ai déjà effectué quelques courses : tes biscuits de soldat t'attendent. »
Et après un léger silence qui m'intrigue :
« Le jeune frère d'Hughes est passé tout à l'heure pour te prévenir que votre rendez-vous était retardé d'une heure... Fini le chagrin maintenant ? »
Je l'embrasse de joie.
En un tour de mains, je rassemble tout mon attirail, me reverse un bol de lait encore chaud, m'habille d'effets de circonstance, c'est-à-dire, plutôt usagés, enfile mes bottes et en avant...après un petit rappel à l'ordre :
« Tu ne ranges pas tes chaussons et tu ne débarrasses pas la table ? dépêche toi et file vite : quelqu'un d'autre est en train d'attraper vos poissons...Et tu peux aussi embrasser ta maman avant de partir !!! ».
Une bise légère nous cingle les joues. La place est libre. Le panier de cerises est planqué à l'ombre d'un sureau. Nous, les grands pêcheurs, sommes à pied d'½uvre. Rapidement nous déballons nos cannes et en avant les flotteurs...faites votre travail en vous enfonçant le plus souvent possible...
Soudain, les sirènes que tout un chacun redoute retentissent dans notre univers minier. C'est un tintement répété à plusieurs reprises, signe annonciateur d'une mauvaise nouvelle dans un puits de mine. Un accident, un éboulement, un coup de grisou...Le doute qui nous habite est d'autant plus intolérable et malsain que nous ne connaissons pas le lieu exact de la tragédie. Les corons doivent être en ébullition comme les craintes des épouses et enfants, du moins de celles et ceux dont le mari ou le papa travaillent du matin. Même si je ne suis pas personnellement touché puisque mon père en a terminé de son service de nuit, mon humeur devient chagrine, une tristesse légitime m'envahit. Ces sentiments redoublent d'intensité quand ces maudites sirènes résonnent à nouveau dans un silence glacial. Toute la ville se tétanise. La nature se meurt...Quel lourd tribut faudra-t-il encore donner aujourd'hui au charbon, notre source de vie ?
Avec l'insouciance de notre jeune âge, Hughes et moi oublions, malgré tout, cet épisode assez rapidement
La Clarence déroule ses rides mues par le vent dans ses méandres, sous le pont d'accès principal au 2 bis. Nous nous sommes mis à taquiner les grenouilles, accrochant sur un hameçon de récupération un morceau de laine rouge. Toujours aussi voraces, elles nous consolent de notre amertume à n'avoir pas vu plonger, ne serait-ce qu'une seule fois, notre flotteur. Pas même la moindre touche... Une fois de plus, j'aurais dû ne pas faire fi du dicton « Vent du Nord, rien ne mord ». La bourriche reste désespérément vide...Même pas le moindre épinoche en vue...une bredouille décourageante.
Au dessus de nos têtes, les va et vient très inaccoutumés à cette heure de la journée, de personnes, à pieds, en bicyclette ou en mobylette, nous laissent supposer une grande effervescence inquiète à l'entrée du puits de mine. L'accident alerté par les sirènes nous est proche.
Davantage curieux que soucieux et surtout écoeurés par notre désillusion, nous décidons de plier bagages en jetant nos derniers vers de terre dans une rigole étroite. C'est décidément une journée maudite : une ablette s'est jetée sur l'un d'eux comme pour nous narguer alors que nous n'avons absolument rien observé auparavant...un comble.
En remontant le talus, nous croisons la maman de poil de carotte, s'en revenant des nouvelles. A voir sa mine soulagée, nous éprouvons un sentiment rassuré. Elle nous précise que l'origine du retentissement des sirènes s'appliquait à un accident matériel, important mais non dangereux.
« T'in fé pas min tcho, ché pas graf, té peu kor péquer » ajoute-t-elle.
Une voie d'eau conséquente a inondé une galerie à la suite d'une rupture de canalisation due à un éboulement imprévu. Pas de victime...seulement un retard de deux heures environ est prévu pour remonter les mineurs. Ouf !!!
La démarche hasardeuse et l'esprit plutôt chagrin nous atteignons la patte d'oie précédant, d'un côté, la rue principale et de l'autre le chemin de terre, raccourci entre les plantations de peupliers, menant à la ferme d'Hughes. Nous nous quittons malgré notre infortune, en bons camarades.
Bien vite, la cohue des jours de marché me rappelle à la réalité. Je croise des mobylettes aux sacoches débordantes de victuailles, des vélos sur le porte bagages desquels des têtes de canards, de poulets vivants dépassent des cageots qui y sont attachés. De petits enfants accompagnent leur maman ou mamy en savourant une barbe à papa qu'ils apprécient à s'en mettre partout. Les cabas, préludes aux prochaines festivités, sont largement remplis. Une grande partie de la quinzaine profite ainsi aux commerçants. Tout le monde est ravi.
Sauf moi.
Des conversations bruyantes, quelquefois inaudibles dans le vacarme ambiant, des rires immodérés consécutifs à des paroles de chansons de corps de garde proférés par des mineurs en manque ou en surplus d'alcool, un bruit de bouteille cassée tombée à terre, parviennent à mes oreilles indisposées. Je passe devant la porte ouverte du premier café de la rue Pasteur. Quatre autres, étalés sur 200 mètres jusqu'à la mairie et deux autres, un peu plus loin, jusque chez moi, m'offrent le même spectacle affligeant.
Même s'ils ont des circonstances atténuantes pour eux, je ne supporte pas les hommes ivres, moins encore les habitués, les vrais ivrognes. Les salles de bar en regorgent aujourd'hui. Il y a autant de monde devant les comptoirs que devant les stands des bouchers, pâtissiers et autres poissonniers où officient pourtant 3 ou 4 vendeurs qui ne rechignent pas à la tâche.
Mon indignation s'affiche à son comble quand j'aperçois les premiers pochards quittant les cafés en titubant puis en s'appuyant désespérément sur les murs pour ne pas vaciller complètement. Certains n'hésitent pas à apostropher des passants en leur manifestant, pour des raisons inexpliquées et incongrues, des signes inquiétants d'agressivité. D'autres zigzaguent dangereusement sur les trottoirs dans l'attente salvatrice du troquet suivant pour s'y reposer et, cela va de soi, poursuivre leur bringue avilissante.
Le cercle des employés, le bar PMU, l'hôtel du commerce, chez Stiévenard affichent également complet. Et plus on approche des corons, donc des domiciles plus ils sont lamentables, abjects et ivres. Les verres de vin rouge principalement, les « genièvre » et les « squidam » se sont succédés dans chacun des bistrots pour les anéantir physiquement au point de les réduire à l'état d'épave.
Ils ne sont, malgré tout, qu'une minorité à atteindre ce sommet de l'ébriété mais cela me suffit pour détester tous ceux qui dépassent les limites même occasionnellement.
Quand j'aborde la légère courbe avant d'empreinter l'allée de marronniers qui m'amènera enfin chez moi, je croise ma s½ur. Elle m'interpelle puis de ses mains, m'agrippe par le revers de ma veste, me secoue violemment comme pour une semonce et me lance :
« Viens avec moi : papa n'est pas rentré de la mine et maman est très malheureuse. Elle a peur qu'il traîne dans les cafés avec des copains et qu'il les ramène à la maison. Tu te souviens du jour de mon anniversaire ? Elle ne voudrait pas revivre ces moments... »
« On ne sait même pas où il est...et de toutes façons, quoique je lui dise ou quoique je fasse, il ne m'écoutera pas, tu le sais bien. Tu es la seule personne qui arrive à lui faire prendre conscience qu'il a atteint ses limites. Vas-y toute seule. »
« Je le dirai à maman que tu n'as pas voulu...tu m'énerves. »
« Tiens, il est là, pas loin. Regarde, maman a dû lâcher Rex qui s'est mis debout sur ses pattes de derrière en tambourinant, avec celles de devant, sur la porte vitrée de l'entrée de l'hôtel du commerce, propriété de Serge, le patron, devenu un ami de notre famille.
Notre petit fox-terrier, tout blanc et la tête entière brun foncé, retrouve mon père à des kilomètres à la ronde. Il est du reste connu de tout le quartier et, malheureusement pour moi, les gens de la rue et les connaissances savent que « Goloch », surnom tiré de sa première profession, coiffeur dans sa jeunesse, est en goguette quand ils aperçoivent notre chien filer à grande vitesse vers l'endroit précis pour retrouver son maître.
Il n'a cependant pas davantage de succès que moi pour le ramener à la maison.
Pendant que Monique, bon gré, mal gré, se hâte de traverser la rue pour honorer sa mission, je presse le pas pour rejoindre maman. Je n'ai qu'une seule idée en tête : prendre un repas sommaire voire même seulement grignoter pour vite disparaître et ne pas assister à son arrivée.
Maman, quelque peu interloquée par ma décision s'y refuse et me tend seulement une poire avec une certaine réticence :
« D'accord mais tu te rends chez madame Lhomme. Tu lui diras qu'on attend papa de retour de la mine. Elle comprendra rapidement quand elle consultera l'heure. Tu reviens dès que ta s½ur viendra te rechercher...Tu m'as bien compris ? Aussitôt ».
Nos premiers voisins habitent dans un superbe chalet individuel de l'autre côté d'une haie de noisetiers qui nous sépare de notre jardin. Nous devons traverser la longueur de notre cour, remonter un talus de cailloux rougeâtres, produit consumé des anciens terrils de poussière et de débris de charbon et passer le mur d'enceinte de la mine par un portail plein en ferraille qu'il m'incombe, je l'ai oublié complètement, de dérouiller.
Ces chalets sont réservés aux chefs porions. Il y en a 6 qui se succèdent le long du boulevard Gambetta. Madame et monsieur Lhomme occupent le premier. Bien que de condition différente, nous sommes amis depuis très longtemps. Seul Francis, leur fils aîné d'un an mon cadet, n'apprécie pas toujours nos retrouvailles. Il est quelque peu instable dans ses pensées mais souffre surtout de sa petite taille et complexe, de temps à autre, quand il me voit. Parfois même, il devient méchant. J'évite de céder à ses provocations et, bien souvent, je m'éloigne, seul.
Il est midi. Je me suis installé dans leur véranda et il m'a été prêté un jeu de mécano. Francis déjeune chez sa mamie aujourd'hui et se hâte de partir.
Je termine de monter la chenille de ma grue quand mon regard est attiré par une conversation bruyante sur le trottoir d'en face.
Monique tient papa par le bras et le maintient, avec toutes les peines du monde, afin qu'il puisse avancer. Oh ! Il avance...mais pas en ligne droite et ma petite s½ur tente de le ramener à la raison en l'houspillant à haute voix. Il ne doit pas être facile à diriger avec sa corpulence d'athlète...pas facile et surtout il offre une image qui me fait honte. Je suis trop sensible au qu'en dira-t-on et je me cacherais dans un trou de souris. Heureusement, Monique n'éprouve pas ces préjugés et le rudoie davantage encore.
Puis je les perds de vue.
Je n'avance plus dans mon jeu de construction. Mes pensées restent attachées à ce tableau et aux conséquences éventuelles quand ils seront de retour à la maison.
Madame Lhomme les a également aperçus. Me voyant songeur et inquiet, elle décrète de me changer les idées. Connaissant mes penchants pour les gâteaux, elle me propose un mille feuilles que j'accepte mais sans laisser apparaître une joie intense comme à l'accoutumée. Elle m'accompagne et nous allons, tous deux, nous asseoir sous la véranda découverte, sur un banc de pierres implanté devant un grand aquarium ou s'ébattent des poissons argentés aux reflets multicolores. Parmi les algues et les pierres disposées dans le fond, j'entrevois des petites tortues très occupées à ...somnoler.
Cherchant à m'intéresser sur des sujets qui, en temps ordinaire, trouveraient un écho favorable, elle y renonce rapidement et change de registre. En mettant la main à l'oreille, elle me fait comprendre qu'on entend les voix de mes parents. D'instinct, nous nous levons pour sortir vers le patio et surveiller le portail qui sépare nos jardins.
En fait, elle est aussi surprise, sinon davantage, que moi quand maman le franchit rapidement en criant, presque affolée, après papa dans des termes que je ne saisis pas du tout. En fait, ils doivent être proférés en langage vulgaire polonais qu'ils ne m'ont jamais enseigné.
Et puis soudain elle ralentit puis s'arrête. Papa la rejoint. Il s'apprête à s'extérioriser par des éclats de voix ou des gestes déplacés mais maman le stoppe net dans ses élans en me désignant du doigt. Comme cela lui arrive dans des circonstances identiques, rares néanmoins, le fait de me voir dans sa position qu'il considère aussitôt comme dégradante, il rebrousse chemin en maugréant et, me semble-t-il, en titubant davantage encore.
Maman rajuste son tablier et se recoiffe sommairement en passant les mains dans ses cheveux et vient à notre rencontre. Elle feint une attitude normale face à madame Lhomme.
Je devine une conversation dans leurs regards et un acquiescement de compréhension dans celui de notre voisine. Il s'est passé quelque chose à n'en pas douter. Aucun mot n'est échangé entre elles...Ce n'est pas, à mon avis, la meilleure façon de dissiper mes craintes et calmer mes appréhensions mais je leur souris, d'un sourire également feint.
Nous retournons à la maison. Maman s'inquiète toujours un peu...elle ne peut pas me le cacher. Je la connais trop bien pour savoir qu'elle appréhende de croiser à nouveau papa. Moi, pas du tout et la suite me donne raison : comme selon son habitude (il ne supporterait pas de paraître amoindri aux yeux de son fils), il a préféré battre en retraite en s'éloignant de nous. Un instant je crains qu'il ne soit retourné vers ses camarades de bistrot mais non...Nous le voyons fermer les volets de sa chambre, sans le moindre regard vers nous. Dans de petites minutes ses ronflements nous rassureront quant à l'attitude à adopter surtout pour maman, vis-à-vis de moi.
Monique est affairée, une fois n'est pas coutume, à brosser Rex devant la porte de l'écurie. Elle ne profère le moindre mot, ne me jette le moindre regard quand je passe à côté ... l'ignorance la plus totale...comme un mépris, puis se décide :
« Oh ! Je t'ai vu mais j'ai pas envie de te parler et surtout pas envie de répondre à tes questions...j'te connais, tu vas encore m'embêter avec papa ».
Connaissant le tempérament de ma petite s½ur, je n'insiste pas. Du reste je n'éprouve pas la sensation de vouloir parler. Seulement, peut être, de chercher à lui rabaisser son caquet. Et je trouve motif à l'irriter : j'appelle le chien qui, bien entendu, ne se fait pas attendre pour me rejoindre. De colère, elle jette la brosse et le peigne et s'enfuit se réfugier dans les jupes de maman en me condamnant sur ma façon d'agir dans des propos pas très élégants.
« Vous n'allez pas recommencer à vous chamailler tous les deux ? Dépêchez-vous de vous laver les mains après avoir décrotté vos chaussures et venez à table : le repas est prêt »
Installés face à face, aucun de nous deux ne lève la tête. Nous craignons de croiser le regard de l'autre et de trouver nouveau prétexte à querelle.
En peu de temps, nous dînons, un hachis Parmentier, plat inaccoutumé un jour de marché de quinzaine, dans l'indifférence générale, chacun vaquant à ses propres occupations mentales... Monique doit réfléchir sur la façon dont elle pourrait se venger de mon attitude. Papa occupe les pensées de maman et les miennes également.
En me retournant vers elle, je crois deviner un gonflement violacé sur sa pommette droite. Elle s'en rend compte et anticipe ma question :
« Tu as vu comme je suis légèrement égratignée? » me dit-elle en y posant le doigt.
« Cela te fait mal ? »
« Non...plus maintenant. En voulant attraper une conserve de prunes au sirop sur l'étagère du haut du vieux bahut dans le cagibi, je me suis servie du tabouret mais j'ai perdu l'équilibre en descendant. Heureusement que l'armoire à balai a amorti ma chute. Je me suis fait bien peur mais pas de mal : seulement cette petite écorchure ... »
Même le sourire qui accompagne son explication ne me convainc pas mais est-il dans mes attributions de mettre sa parole en doute ? Une fois de plus, je reste avec mes interrogations.
Elles s'estompent assez rapidement quand maman nous présente son gâteau fourré aux quetsches et à la crème puis réapparaissent. Madame Lemaître, Zita, la femme d'Henri, notre voisin côté bois, en est la responsable. Soudainement nous l'entendons hurler et la voyons fuir vers la cabane de son jardin pour s'y enfermer. Henri, son mari la poursuit en l'insultant, une fourche à la main, en la menaçant dans un langage pas très châtié et à voix tellement forte que toutes les âmes de notre petit quartier sortent de leur tranquillité et se retrouvent dans les allées ou les cours de leurs extérieurs. Henri nous aperçoit mais l'effet n'est pas celui escompté : il ne se calme pas, pas du tout. On dirait que cela le stimule de se voir la cible des regards désapprobateurs de ses voisins. Rien ne l'arrête. Il se met à tambouriner sur la porte du cabanon d'abord avec les poings puis avec un seau à charbon pour l'enfoncer. Zita, son épouse, est au comble de la frayeur et vocifère de plus belle.
« Faites ket kos, y va m'tuer...arrêtez le au lieu dém raviser, yé complintmin inguinss et sait pu squi fout ».
Simon, le marchand de mobylettes, intervient alors. Il était de passage chez sa s½ur habitant la maison mitoyenne. Le « Roc Marlésien », tel qu'on le surnomme dans ses activités extra professionnelles, est la vedette de notre bourg. Ce super malabar aux épaules de déménageur fait valoir ses talents dans le catch. Sa renommée dépasse même le cadre régional tant il excelle dans son art.
D'un saut, il franchit la haie de groseilliers puis s'avance d'un pas assuré, sûr de lui et de sa force vers Henri. Hélas !!!Il ne l'impressionne nullement : bien au contraire. Celui-ci au comble de l'exaltation, va au devant et ne s'en fait pas compter. Mais l'alcool produit une conséquence inévitable quand il y a surconsommation : heureusement dans ce cas. Henri titube, perd l'équilibre et tombe comme inanimé sur le tas de fanes de légumes variés amassées au bout de l'allée. Simon se hâte de le museler mais y renonce. Henri ne bouge plus...il est ivre mort et s'est aussitôt endormi après sa chute. Simon hèle les proches et, avec leur aide, décide de transporter l'ivrogne chez lui. Henri est inconscient...
Zita sort de son refuge, honteuse.
« J'ai eu ein belle troul... Quand y bo kom un trou, il é pu mette étt li et y fo kim choppe pour m'fout ein rouste. Escusé le et mi avec ».
Et elle s'en retourne chez elle dans de longs et forts sanglots qui nous émeuvent quelque peu.
Cet épisode ne fait qu'activer mes interrogations à propos de l'alcool et de ses conséquences. J'ai pourtant bien suivi les paroles de monsieur Vanbergue pendant un cours de morale. Il avait beaucoup insisté sur les atteintes physiques ou neurologiques dues à l'abus de boissons alcoolisées, sur les troubles inhérents comme la perte de l'attention, de la mémorisation mais tous les traumatismes qu'il évoquait s'opposaient à d'autres propos que j'ai entendus maintes et maintes fois proférés par les mineurs. Le vin réchauffait, le vin faisait digérer...N'était-il pas, avec le pain, ce que notre seigneur enseignait de consommer ? le vin rendait gai, donnait du courage, guérissait les rhumes et les toux. Depuis l'Antiquité le vin est connu et personne, à ce jour, ne s'en est plaint !!! et avec quoi prépare-t-on une bistoule ? un grog ? un baba ? sinon qu'avec du rhum...
Qui avait raison ? chaque partie, à mon avis, dispose d'arguments pouvant convaincre les jeunes enfants que nous sommes de partager leurs opinions. Ma tête s'embrouille une fois de plus et je n'arrive pas à répondre à ma sempiternelle question : papa frappe-t-il maman quand il a trop bu ? Je ne le sais pas, aucun fait ne m'autorise à le croire et personne ne m'a jamais encouragé à le croire.
J'oublierai vite cette journée...jusqu'à la prochaine quinzaine ?
J'ai déjà oublié : Boucha, ma petite grand-mère, arrive et me tend, et tend à son chouchou, pour fêter ma saint Jean François, une superbe épuisette toute neuve avec un filet dernière tendance, en nylon.






































































x]

# Postato lunedì 05 gennaio 2009 12:32